Archives de catégorie : Anarchisme

Agustín Guillamón, Les comités de défense de la CNT à Barcelone (1933-1938). Des cadres de défense aux comités révolutionnaires de quartier, aux patrouilles de contrôle et aux milices populaires, Toulouse, Éditions Le Coquelicot, Cahiers du Coquelicot, n° 7, 2014, 272 pages, 18 €.

 

Un compte rendu de Georges Ubbiali (avec l’aide amicale de Jean-Paul Salles)

Ce livre constitue la traduction française d’un livre paru en Espagne en 2011. Une introduction pour l’édition française replaçant l’ouvrage dans la bibliographie de la Guerre d’Espagne aurait d’ailleurs été bienvenue. La question que se propose d’aborder l’auteur1 est celle de la soi disant spontanéité des masses travailleuses face au soulèvement militaire des nationalistes le 19 juillet 1936, en particulier à Barcelone. Sa thèse est que l’échec du soulèvement à Barcelone comme produit d’une réaction immédiate des travailleurs et de la population relève du mythe. En effet, et c’est le sens de toute sa démonstration, depuis plusieurs années avant le pronunciamiento, la CNT avait développé des structures clandestines de lutte armée, les Comités de défense. C’est sur la base de ces derniers que les réactions populaires furent catalysées, permettant la mise sur pied de structures plus larges, comités de quartiers, patrouilles de contrôle, puis milices populaires. Le rapport que rédige Alexandre Shapiro, secrétaire de l’AIT lors de son séjour en Espagne en 1932-1933, se montre très critique sur la politique de la CNT. En effet, explique ce dernier, la CNT se caractérise par une tendance marquée à l’insurrectionnalisme. Son aile putschiste domine une aile plus politique. Cette aile putschiste s’appuyait sur une structure clandestine insurrectionnaliste, les Comités de défense, centralisés nationalement. L’existence de ces comités résultait de la violence sociale (aussi bien patronale qu’étatique) qu’avait subie le mouvement ouvrier, en particulier libertaire (période connue sous la dénomination de pistolerisme, au début des années 1920). Mais la lutte, certes héroïque, est trop inégale et au moment du soulèvement des Asturies (octobre 34), les anarcho-syndicalistes sont totalement en bout de course, aussi bien du point de vue politique que militaire. Un nouveau document du 11 octobre 34 fait le bilan de cette période et réoriente l’action vers les masses. Cependant, cette réorientation ne néglige pas la dimension militaire des activités. Des structures clandestines, les CDS, sont mises sur pied autour de noyaux militants de confiance, nouant des liens dans les casernes. En fait, ces CDS, telle est la thèse de l’auteur, constituent l’armature des premières milices ouvrières (en fait libertaires) qui se constituèrent « spontanément », comme le veut une certaine légende, dans les jours suivant le golpe nationaliste. Notons, cependant, que toutes les forces politiques de gauche, du PSOE au POUM en passant par le PCE, possédaient également une structure militaire plus ou moins illégale, aspect totalement passé sous silence par Guillamón, ce qui affaiblit sa thèse d’une spécificité militaire du courant libertaire par rapport aux autres organisations révolutionnaires.

Mais l’essentiel du livre porte sur le développement des CDS et de l’action militaire de la CNT durant la révolution et la guerre civile qui l’a prolongée. En effet, la thèse principale de Guillamón consiste en une critique sans concession de la position de la CNT qui a accepté la prépondérance des forces militarisées, au détriment des forces miliciennes, résultat du refus de la CNT de se saisir du pouvoir après avoir brisé la dynamique du coup d’État. Derrière la question militaire se cache en fait la question politique de la subordination de la CNT aux forces bourgeoises (la Généralité en Catalogne) et réformistes (Républicains puis, de manière croissante, PCE). En fait, cet échec dans la stratégie libertaire est à chercher dans la déconnexion entre la direction, en voie d’autonomisation, et la base de la CNT. Cet aspect a été largement argumenté grâce au travail de l’historien François Godicheau (La guerre d’Espagne. République et révolution en Catalogne, 1936-1939, Odile Jacob, 2004), qui n’hésite pas à évoquer un processus de bureaucratisation du courant libertaire. Toujours est–il que l’instrument de centralisation militaire issu du processus révolutionnaire, le CCMA (Comité central des milices antifascistes) ne dure que neuf semaines et dès le 9 octobre 1936, un décret en dissout tous les comités locaux pour confier les pleins pouvoirs à la Généralité. L’ouvrage se termine sur la dissolution définitive des comités de défense lors du soulèvement de mai 37 à Barcelone. Encore une fois la pertinence des remarques et intuitions de l’auteur viennent se heurter non seulement à un certain schématisme de l’analyse, mais aussi à une centration exclusive sur le courant libertaire.

Schématisme de l’opposition base-sommet de la CNT, quand on lit, sous sa plume (p. 195-196), qu’au moment du soulèvement de mai 37, la position finalement conciliatrice de la CNT a été débattue dans ses instances et que c’est précisément cette position de recul qui a été majoritaire. En effet, les militants anarchistes en désaccord avec cette ligne conciliatrice, organisés dans le groupe «Les Amis de Durruti», étaient sur les barricades. Près de 4000 d’entre eux furent arrêtés. Exclusivisme, déjà souligné, qui l’amène à négliger très largement les interactions de la CNT avec les autres forces politiques, que le soit l’ERC (Esquerra republicana catalana, Gauche républicaine catalane), le PSOE etc. En fait, seule l’analyse de l’action du POUM, du fait de sa présence sur les barricades durant les journées de soulèvement de mai 37, reçoit un tant soit peu d’attention de sa part. La position de la direction du POUM fut conciliatrice aussi, contestée par une minorité de militants encouragés par les trotskystes rassemblés dans les Bolcheviks-Léninistes.

Malgré ses limites (il faut évoquer aussi, hélas, le style, constitué très largement de paraphrases de documents au long de certains chapitres), ce livre offre aux lecteurs francophones des perspectives peu explorées sur l’action du mouvement libertaire, principalement sous l’angle militaire, enrichissant par là notre connaissance de ce qui fut le dernier moment révolutionnaire sur le continent européen avant que l’Allemagne nazie ne déclenche la Seconde Guerre mondiale.

1Lire sur notre ancien site le compte rendu de son ouvrage, Barricades à Barcelone. La CNT de la victoire de juillet 1936 à la défaite de mai 1937, Spartacus, 2010, http://www.dissidences.net/mouvement_social_espagne_1936.htm#guillamon

Claude Guillon, Comment peut-on être anarchiste ?, Paris, Libertalia, 2015, 448 pages, 18 €.

Un compte rendu de Jean-Guillaume Lanuque

Claude Guillon est un auteur que l’on connaît, sur Dissidences, principalement pour ses travaux sur la Révolution française (Notre patience est à bout. 1792-1793, les écrits des Enragés1) et pour ses essais ayant parfois suscité la polémique (Suicide, mode d’emploi en 1982 avec Yves Le Bonniec2). Avec ce nouveau livre, il propose une sélection de ses écrits couvrant la période débutant en 2000, faisant de la sorte suite à Pièces à conviction3, qui concernait les années 1970-2000. Sont pris en compte aussi bien des articles pour la presse anarchiste que des tracts ou des billets diffusés en ligne, l’ensemble étant classé suivant une dizaine de thématiques. Le titre en aurait tout aussi bien pu être Comment peut-on être un intellectuel anarchiste, d’abord parce que c’est ainsi que Claude Guillon se définit, ensuite du fait qu’il propose sa vision personnelle de l’anarchisme, exposée par le biais d’une prose incisive, souvent drôle, parfois très intime.

Bien sûr, on retrouve tout au long de ces textes des caractéristiques fondatrices du mouvement libertaire tel qu’il s’est défini au fil du temps, y compris par la négative : une défense de l’alternative révolutionnaire et communiste, entendue comme société sans hiérarchie, « libre association d’individus libres » (p. 137)4, contre les « gauchistes » que sont pour lui les trotskystes5 ; un rejet, à travers l’exemple d’Action directe, de l’assassinat politique tel que le groupe le pratiqua6, tout en se déclarant solidaire de leur libération face aux « appareils répressifs d’État » ; une exigence de radicalité enfin, opposé à tout réformisme, qu’il soit « petit-bourgeois » (le cas d’Attac et de ses animateurs, « bouffons du capital » p. 422) ou anarchiste, avec des figures comme celles de Noam Chomsky, en qui il voit le défenseur d’un « anarchisme d’État » (p. 30).

Mais s’il y a bien un axe que Claude Guillon privilégie par-dessus-tout, c’est la réflexion, la critique7, y compris de fondamentaux présupposés, comme la position anarchiste sur les élections, qu’il rejette comme excessivement dogmatique au profit d’une analyse de chaque situation8, tout en demeurant fidèle à l’analyse d’ensemble9. De même, il adopte une position que l’on peut qualifier de nuancée sur les émeutes de 2005 (ni condamnation, ni éloge aveugle), refuse dans les manifestations toute autorité sur les cortèges, même anarchistes, préconisant leur appréhension comme assemblée générale en actes et n’hésitant pas à prôner l’auto-défense. De son analyse de l’évolution géopolitique dans le prolongement des événements de septembre 2001, on retiendra, outre des développements sur les motivations économiques profondes des interventions étatsuniennes, la caractérisation de l’antiaméricanisme comme « l’internationalisme des imbéciles » (p. 301) et l’idée d’un état de guerre permanent, à l’extérieur comme à l’intérieur10.

Parmi les sujets abordés en détails, aux côtés d’une défense pleine d’empathie des sans-papiers et de leurs luttes (à travers l’exemple du centre de rétention administrative de Vincennes), ou des écrivains et des intermittents du spectacle eux aussi exploités11, il y a celui du féminisme et plus largement la question des supposés besoins sexuels masculins, explication bien commode de certaines situations d’agression ou de viol, que Claude Guillon refuse de confondre avec le désir12. Il se réclame d’ailleurs à plusieurs reprises de Fourier et de la construction d’une « nouvelle utopie amoureuse » contre « (…) l’utopie de la rencontre amoureuse / romantique débouchant sur la formation du couple exclusif/hétérosexuel (la variante homosexuelle étant plus ou moins tolérée) » (p. 97) ; rejetant le « terrorisme normatif » imposé aux femmes, il en appelle également à l’élaboration d’une véritable théorie du genre, a contrario de ce qu’il considère comme une position défensive allant dans le sens de ses contempteurs. Les Femen, dans cette optique, sont critiquées en tant qu’elles s’inscrivent pleinement dans la société du spectacle tout en faisant preuve d’une amnésie historique sur les mouvements antérieurs de femmes, probablement une tendance de notre époque, et pas seulement un phénomène générationnel.

Un herbier anarchiste bien représentatif d’un électron libertaire, plutôt méfiant vis-à-vis des organisations, parfois féroce voire rapide (sur Onfray, vilipendé pour sa position au début de l’affaire Tarnac et qualifié d’intellectuel surplombant, mais dont il aurait été utile d’analyser les œuvres) ; un ensemble qui ne peut laisser indifférent, conclu par « Vous faites erreur, je ne suis pas Charlie » (utile mise en perspective rejetant en particulier toute idée d’union nationale), et dont le seul manque réside dans les éventuelles évolutions de Claude Guillon sur l’ensemble de sa vie militante.

2Ouvrage sur lequel Claude Guillon est revenu il y a quelques années avec Le Droit à la mort, Paris, édition Imho, 2010, chroniqué sur notre ancien site : http://www.dissidences.net/mouvement_social_divers.htm#guillon

3Pièces à conviction. Textes libertaires 1970-2000, Agnès Viénot éditions, collection « Moisson rouge », 2001.

4Extrait du tract « Qu’est-ce qu’une révolution communiste et libertaire ? », construit sous forme de dialogue imaginaire et didactique.

5Il commet à ce propos une petite erreur page 134, lorsqu’il présente Trotsky comme ayant été « (…) à la tête de la police politique (…) ».

6Dans un autre texte, intitulé « Qu’importent les victimes… » et publié quelques mois après les attentats du 11 septembre 2001, Claude Guillon condamne toute idée de responsabilité collective des victimes, et écrit que « La geste révolutionnaire sera d’autant plus belle qu’elle fera moins de victimes, y compris parmi les salauds indiscutables. » (p. 289).

7 « Du plus grand (la géopolitique) au plus intime (nos émotions), tout exige de nous une pensée critique, une philosophie pratique, toujours en éveil. » (p. 10).

8Il prend l’exemple d’un duel Chirac / Jospin, lui-même préférant le premier car le considérant comme « (…) « retardateur » de la modernisation capitaliste (…) » (p. 45).

9« La démocratie représentative est, à ce jour, le mode de gestion politique du capitalisme le plus efficace. Il organise l’apparence d’un contrôle populaire et constitue par là un préservatif contre la lutte de classes. » (p. 179).

10« (…) la paranoïa propre aux temps de guerre est désormais permanente. » (p. 296) ; « Tandis qu’une guerre mondiale permanente et tournante permet, « à l’extérieur », de gendarmer le monde et d’assurer la circulation des sources d’énergie (…), la terrorisation démocratique devenue mode de gouvernement est l’instrument d’une guerre tout aussi réelle : la guerre des classes. » (p. 344) Ce sont là les prolégomènes et/ou les prolongements de son petit essai, paru chez Libertalia, La Terrorisation démocratique, paru en 2009 et chroniqué sur notre ancien site : http://www.dissidences.net/terrorisme_lutte%20armee.htm#guillon

11A cet égard, la revendication d’un statut pour ces deux activités manque de précisions concrètes…

12 « Les « besoins sexuels impliquant le recours légitime à autrui sont une construction idéologique, partie intégrante de l’arsenal idéologique de la domination masculine. » (p. 114).

Albert Parsons, August Spies, Haymarket, pour l’exemple, Paris, Les Amis de Spartacus, collection “Cahiers Spartacus 1936-2006 “, 2006, 94 pages, 9 €.

 

Un compte rendu de Jean-Paul Salles *

Ce petit livre contient essentiellement les autobiographies de deux des animateurs du mouvement socialiste révolutionnaire de Chicago, pendus à la suite de l’attentat à la bombe survenu à la fin du meeting ouvrier de Haymarket Square (Chicago), le 4 mai 1886, au cours duquel ils avaient pris la parole. Une bombe explosa tuant un policier. S’ensuivit une fusillade qui fit six victimes parmi les policiers et de nombreux morts et blessés parmi les travailleurs. 7 policiers étaient morts, 7 anarchistes devaient mourir. Inculpés le 9 octobre 1886, ces militants écrivirent leur biographie à la demande des Chevaliers du Travail, pour populariser leur cause. Outre les deux biographies, on trouve dans ce livre la déclaration qu’August Spies fit à son procès. Ayant refusé de demander leur grâce, Parsons et Spies seront pendus le 11 novembre 1887, avec Fischer et Engel. Les trois autres inculpés seront graciés et libérés peu après. La répression ne mit pas fin à la mobilisation ouvrière, dès 1889 l’Internationale socialiste décide de faire du 1er Mai une journée internationale de lutte, en mémoire des « martyrs » de Chicago.

Dans sa déclaration August Spies nie avoir lancé la bombe ou connaître celui qui l’a fait. Il affirme que les témoins à charge ont été payés et que les juges sont au service des « princes du chemin de fer » et des capitalistes en général. Prenant le contre pied de l’accusation qui lui reproche de n’avoir parlé dans ses discours que de destruction et de dynamite, il affirme sa croyance à des formes de relations sociales plus humaines que le salariat, à savoir la coopération. Il se dit favorable à « une société d’êtres souverains, sans rois ni classes ». Il oppose son idéal d’anarchiste à celui des grandes entreprises américaines : gérées sous la surveillance de la police, de l’armée, des détectives privés, ayant recours à des agents provocateurs, elles refusent toute concession, toute réforme. Et il reproche à ses juges de ne voir dans les luttes ouvrières que complots, d’assimiler les militants à des criminels et à des voleurs. Il réaffirme donc les grands principes qui fondent son action et celle de ses camarades : l’indispensable propriété commune des moyens de travail, la production et la distribution coopératives. Et il ne nie pas que l’expropriation des classes dominantes nécessitera la violence, celle-ci étant nécessaire pour mettre fin à l’accaparement des richesses par une classe privilégiée. Il s’agit de faire en sorte que les réalisations et les bienfaits de l’humanité profitent à tous.

Publié en avril 2006 pour commémorer les 70 ans des Cahiers Spartacus, cet ouvrage nous donne aussi une biographie de René Lefeuvre (1902-1988), l’infatigable artisan de cette entreprise de publication de textes intéressant le mouvement ouvrier. Le premier volume publié par lui, en octobre 1936, fut le texte de Victor Serge, tout juste libéré d’Union soviétique, sur le premier procès de Moscou, qui vit la condamnation à mort et l’exécution des 16 accusés, parmi lesquels Kamenev et Zinoviev. Jusqu’à sa mort Lefeuvre n’a cessé de se battre, en publiant des dizaines de brochures, contre le stalinisme et contre la social-démocratie, pendant la Guerre d’Algérie notamment. C’est à ce moment qu’il quitta la SFIO, à laquelle il avait appartenu quelques années.

* Ce compte rendu, repris ici comme archive, date de mai 2007 et est d’abord paru sur notre ancien site Dissidences.net.

Sidération de la bombe ou le roman comme euphémisme. (Haymarket, 1886) : A propos de Franck Harris, La bombe, Clermont-Ferrand, La dernière goutte, 2015, 301 pages, 20 €.

Un billet de Vincent Chambarlhac

Un fait.

Les éditions La dernière goutte publient La bombe de Franck Harris, initialement paru en 1908. Il s’agit de la première traduction d’un roman consacré à l’attentat de Haymarket Square, à Chicago, le 4 mai 1886. Ce jour-là, après un rassemblement pacifiste pour la journée de 8h, la police chargeait brutalement la manifestation se dispersant, tirant pour tuer. Une bombe, lancée depuis les rangs des manifestants, frappait les forces de l’ordre, tandis que la répression allait crescendo. Le retentissement de ce premier attentat anarchiste sur le sol des États-Unis est énorme, à l’origine du 1er mai, et le procès qui suit largement commenté. Huit hommes sont accusés du meurtre des policiers – August Spies, George Engel, Adolph Fischer, Louis Lingg, Michael Schwab, Oscar Neebe, Samuel Fielden et Albert Parsons – ; le neuvième homme suspecté d’avoir lancé la bombe, Rudolph Schnaubelt, échappe aux arrestations. Sept des accusés sont condamnés à mort puisque Oscar Neebe y échappe. Finalement, trois peines sont commuées en détention à perpétuité après une longue et mondiale campagne de mobilisation ; quatre hommes sont pendus (Spies, Engel, Fischer, Parsons) le 11 novembre 1887, tous étaient innocents, seulement orateurs à Haymarket Square. Louis Lingg, qui fabriqua la bombe, se suicide en prison. Fondateur, l’épisode est connu et bien repéré par la littérature historique1, paradigmatique sur le sol américain des liens de l’anarchisme à la violence terroriste –ce que la vieille Europe connaît dans la décennie 1890 comme propagande par le fait. Haymarket Square, par son retentissement constitue l’une des racines du premier mai, fête des travailleurs. La bombe, donc, comme scansion métonymique d’une des voies de l’anarchisme d’alors.

D’un fait, un roman.

Journaliste, publiciste, directeur de publication, Franck Harris (1856-1931) donne avec La bombe un premier roman de facture somme toute classique au premier abord. Le lecteur pressé prendra plaisir à une écriture fluide. Pourtant cette fiction d’un auteur typique de la communauté américano-irlandaise de la Belle époque est plus complexe qu’il n’y parait. Le récit se construit dans l’après-coup des souvenirs de Rudolph Schnaubelt, de retour en Bavière. L’homme se sait « à bout de course », se remémore un parcours qui le fit lancer la bombe. Le roman se conçoit comme un roman d’apprentissage dont la clé de voûte est Louis Lingg. Schnaubelt, jeune allemand, cultivé, débarque à New York dans l’espoir d’y être journaliste. Espoir vite déçu, il devient prolétaire, enchaînant des métiers harassants – dont la construction du métro sous l’Hudson. L’intellectuel prolétarisé parvient ensuite à vivre de sa plume par des piges dans les journaux socialistes de la communauté allemande, tirant de son expérience le sel de ses articles. C’est en allemand qu’il écrit, c’est en émigré allemand qu’il perçoit l’envers de la liberté américaine et de son système capitaliste. Il parvient à se faire envoyer comme journaliste à Chicago, la grande cité industrielle du Midwest. Par George Engel, un temps militant socialiste allemand mais que l’on devine anarchiste, il entre en contact avec les émigrés allemands anarchistes de Chicago. Le roman cesse là d’être d’apprentissage pour se faire sidération devant l’énigmatique Louis Lingg, croqué comme un ardent anarchiste aux analyses tranchantes et à la voix posée, qui tire une grande part de ses réflexions contre l’ordre capitaliste américain, de la constitution même des États-Unis. Face à la tyrannie (capitaliste), incarnée quotidiennement par la répression policière des manifestations à Chicago comme dans l’invisibilité de la cause prolétarienne dans les articles des journaux anglo-saxons, toujours à charge, la violence lui paraît la seule réponse légitime, dans le droit fil de la déclaration d’indépendance américaine. A la brutalité policière répond la bombe qu’il construit, et teste, en autodidacte. Louis Lingg s’avère là dans la droite ligne du congrès anarchiste de Vevey (septembre 1880) et de sa « Charte de la propagande par le fait », qui invitait les militants à recourir aux « sciences techniques et chimiques ». C’est en lisant des manuels de chimie qu’il confectionne l’explosif dans la solitude de son atelier, en artisan. Franck Harris cisèle peu le personnage, tout en arrêtes, dont le pouvoir de séduction intellectuelle confine, dans son rapport à Rudolph Schnaubelt, à la sidération ; toujours au fil du récit, l’après-coup seul permet à Schnaubelt de se ressaisir tant la domination intellectuelle de Lingg semble le pétrifier. Dans ce qui semble un lapsus, au moment où il accepte d’être le lanceur de la bombe, il le décrit ainsi : « mon camarade, mon amant ». Il sera lanceur donc, mais sa sidération devant le geste est telle qu’il s’acquitte de sa tâche quasiment en spectateur. Sa fuite, l’organisation planifiée de son départ pour l’Angleterre, sont l’effet de Louis Lingg, qui, choisissant de rester sera arrêté, se suicidera en prison, avalant une bombe.

Sidération ?

L’intrigue romanesque replie l’attentat sur la seule relation Lingg/ Schnaubelt, quand la question qui soutient l’écriture se résume ainsi : comment rendre compte de la bombe, de la sidération même qu’elle suscite ? Cette sidération constitue l’avers de la propagande par le fait, dont la dynamique tente de rompre l’invisibilisation de l’intolérable d’une situation sociale. Haymarket s’appréhende en caméra subjective par Schnaubelt. Franck Harris le croque journaliste, aux écrits uniquement publiés dans les feuilles militantes de langue allemande ; quand ses articles sont traduits pour les quotidiens anglo-saxons, c’est systématiquement au prix de l’euphémisation de la nature politique des faits sociaux appréhendés. Le politique de ces articles tient aux revendications des ouvriers immigrés, allemands notamment, à leur rapport à la brutalité policière. Dans la traduction jamais ce politique ne se donne à voir. Aux yeux des Américains, les revendications sont invisibles ; les articles et les impressions de Schnaubelt l’éprouvent au fil des pages. La rationalité de la bombe s’inscrit doublement dans ce hiatus ; elle est le geste qui répond à la brutalité policière selon Lingg, qui légitime ce geste à venir de l’histoire même des États-Unis. Mais la bombe est aussi, dans l’incrédulité fascinée de Schnaubelt qui la lance, la sidération même des médias américains.

A ce point du roman, le lecteur saisit que deux lignes de fuite encadrent l’intrigue. Au plus près de l’écriture journalistique de Franck Harris, il s’agit dans l’après-coup d’écrire sur Haymarket. Vingt-deux ans se sont écoulés, et dans la logique même du roman d’apprentissage qui structure la forme de l’écriture, la rationalité du récit passe par l’examen des conditions sociales à Chicago qui déterminent en partie l’usage de la bombe. Chroniqueur des aléas du prolétariat de langue allemande à Chicago, Schnaubelt montre dans ses souvenirs comment une suite de luttes, dont la logique même est cachée aux yeux des médias américains, débouche sur la proposition de Lingg. Parce que celle-ci sidère jusqu’à celui qui lancera la bombe, le récit mute. Le Faire outrepasse le Dire, et seule l’explication de la fascination de Schnaubelt pour Lingg peut valoir explication. La violence de l’acte, voulue par Lingg, subsume la rationalité antérieure de ses discours. Ce faisant, Franck Harris offre une lecture conservatrice des fictions de l’anarchisme telles qu’Uri Eizensweig les analyse. Franck Harris n’est pas Joseph Conrad, qui publie l’Agent secret en 1907 sur des thématiques identiques2.

Pour autant, en renonçant à la modernité d’une écriture de la violence terroriste pour une facture plus classique, Harris pointe ce qui dans Haymarket participe d’un contexte spécifiquement américain, la question de la langue. C’est là la seconde ligne de fuite du roman, la plus structurante. L’expérience du prolétariat allemand dans une nation d’immigrés qui se construit alors par le nationalisme est indicible, au sens premier du terme. La bombe constitue alors une réponse de fait, quand les discours sont inaudibles, ou travestis dès lors qu’ils sont traduits. La question linguistique domine donc. Elle unit ce milieu des migrants germaniques ; son importance se traduit dans l’attention portée dans le roman aux journaux, aux articles. Si la langue intègre Schnaubelt dans les réseaux du mouvement ouvrier de langue allemande à New York, puis à Chicago, le prix de cette intégration est la mesure de l’ethnicité des revendications, et de leur ignorance dans une société organisée par la race3. La bombe de Haymarket dans le roman signifie alors l’impasse d’un mouvement ouvrier organisé mais d’une certaine manière invisible dans la structuration de la société américaine d’alors. Si sous la plume de Franck Harris, Louis Lingg conjugue nombre de traits propres à la sociologie des anarchistes européens circa 1880 (autodidaxie, artisanat, propagande par le fait…), l’intellectuel qu’est Schnaubelt dans ses souvenirs invite à une réflexion autre sur Haymarket, subtilement décentrée dans l’après-coup de la lecture de la seule violence terroriste.

1Notamment par Howard Zinn, Une Histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos jours, Marseille, Agone, 2002, et Normand Baillargeon, L’ordre moins le pouvoir, Marseille, Agone,‎ 2008. Voir aussi, toujours en langue française Albert Parsons et August Spies, Haymarket : pour l’exemple, Paris, éditions Spartacus, 2006, dont le compte rendu (paru précédemment dans Dissidences-BLEMR) figure en annexe à celui-ci.

2Sur cette question, cf. Uri Eizensweig, Fictions de l’anarchisme, Paris, Belfond, 2001.

3Domenico Losurdo, Le péché originel du XXe siècle, Condé sur Noireau, éditions Aden, 2007.

Jaime Balius. Groupement des amis de Durruti, Vers une nouvelle révolution, Toulouse, Le Coquelicot, Les cahiers du Coquelicot, n° 6, 2014, 88 pages, 10 €.

Un compte rendu de Georges Ubbiali

Ce livre constitue la première traduction en français d’une brochure de Jaime Balius publiée en espagnol en 1938 et dont une traduction anglaise avait été publiée en 1978. Jaime Balius est un des fondateurs, au printemps 1937, du groupe « Los amigos de Durruti ». Il était, avec son groupe, farouchement opposé à la militarisation des milices (le décret est pris en octobre 1936 et met de longs mois à être appliqueé) ainsi qu’à la participation ministérielle de la CNT (Confédération nationale du travail). Son analyse est simple : pourquoi la CNT, qui était la force politique dominante (en Catalogne tout au moins), à l’origine du soulèvement populaire de juillet 1936, a-t-elle cédé le pouvoir ? « Que s’est il passé pour que la CNT ne fasse pas la Révolution, celle du peuple, celle de la majorité du prolétariat ? » (p. 30). Question évidemment décisive, même si l’on peut évaluer de manière assez critique la réponse, de nature psychologique : « En partant de la peur et en se laissant influencer par la timidité on n’arrive jamais au sommet. Seuls les audacieux, les hommes décidés, les hommes courageux peuvent s’aventurer vers de grandes conquêtes. Les peureux n’ont pas le droit de diriger les masses ni de sortir de chez eux » (p. 31). Finalement, la CNT n’a pas su admettre qu’elle était majoritaire et donc légitime pour prendre le pouvoir. Résultat ?: « On a collaboré avec la bourgeoisie dans les sphères étatiques au moment même où l’État était écartelé. On a renforcé Companys et sa suite. On a injecté un ballon d’oxygène à la bourgeoisie anémique et apeurée » (p. 31, souligné par nous). Comme on peut le remarquer, la réponse là aussi se présente de manière assez vague, à défaut d’envisager une perspective d’analyse du fonctionnement organisationnel du mouvement libertaire. Selon Jaime Balius, il faut revenir à une authentique position syndicaliste révolutionnaire : il faut que la CNT reprenne en main le processus révolutionnaire. D’ailleurs l’auteur n’écarte pas tout rapprochement avec les autres organisations syndicales, en particulier avec l’aile révolutionnaire de l’UGT (Union générale du travail). La seule garantie du succès du redémarrage du processus révolutionnaire réside dans l’extension de la révolution, y compris hors des frontières d’Espagne. En pratique, cette position revient à rompre totalement avec la politique diplomatique extérieure menée par les gouvernements républicains qui se sont succédé jusqu’alors. Ce que défend Jaime Balius, c’est donc un processus de révolution permanente. On comprend alors pourquoi ses propositions ont pu être caractérisées comme « crypto-trotskystes », d’autant que dans le programme à mettre en avant, il en appelle à la création d’une Junte révolutionnaire, dont les contours ressemblent fort à une dictature du prolétariat, incluant la place des organisations syndicales plus que des comités. Cette analyse, comme les conséquences pratiques et politiques qu’en tirent les Amis de Durruti tournent le dos à ce qui fut la pratique de la CNT. Reste à savoir l’influence qu’ont pu avoir ces propositions et leur écho dans le camp républicain. Mais, au moins, il apparaît clairement que la ligne politique de collaboration républicaine de la CNT fut loin de recueillir l’assentiment de l’ensemble des militants.

En annexes sont également publiés deux articles de Jaime Balius, édités dans le journal L’Espagne Nouvelle, en septembre 1939, un article de Charles Ridel (pseudonyme de Louis-Mercier Vega), paru dans le même journal et l’hommage de Pablo Ruiz à l’occasion du décès de Balius en 1980. Publié dans le journal de la CNT, Combat syndicaliste le 9 janvier 1981, cette contribution constitue une esquisse de biographie de Jaime Balius. On y a apprend notamment que ce dernier provient d’une famille aisée. Pablo Ruiz, fondateur des Amis de Durruti revient dans son éloge funèbre sur la critique de la direction de la CNT, affirmant ainsi : « nous considérâmes que la participation au gouvernement de la République était une trahison » (p. 56). Il confirme que ce sont essentiellement les militants des Amis qui tenaient les barricades à Barcelone lors du soulèvement de mai 37. Hélas, il confirme également la faiblesse politique finale de ces quelques centaines de miliciens : « Nous ne sommes partisans d’aucune dictature, quelle que soit sa couleur, c’est pour cette raison que nous ne voulûmes pas nous lancer dans cette aventure (la prise du pouvoir) sans disposer du consensus de la base. A partir de ce moment, nous nous sommes dispersés, avec chagrin, chacun chez soi » (p. 83).

Malgré l’importance, pour l’histoire de la Guerre d’Espagne, de la mise à disposition d’un tel document en français, on peut néanmoins regretter l’absence d’appareil critique l’accompagnant. Jaime Balius fait référence à des événements ou à des personnes, qui sont inconnues. Ainsi, dès la page 20, il fait allusion à Dencas, personnalité catalane, de second plan, dont seuls, sans doute, les spécialistes peuvent connaître aujourd’hui le rôle ou (p. 34), au GEPCI, structure inconnue, etc. Ailleurs, ce sont des termes qui auraient mérité d’être recontextualisé, tel, par ex., celui de mésocratie (p. 35). Avec cette publication, on dispose pourtant d’une pièce supplémentaire pour saisir et comprendre l’action et les débats internes au mouvement anarchiste face à la révolution et à la guerre. Néanmoins, manque, à notre connaissance, un travail scientifique de référence (en français au moins) sur cette aile radicale incarnée par l’Agrupacion de los Amigos de Durruti.

Guillaume Davranche, Trop Jeunes pour mourir. Ouvriers et révolutionnaires face à la guerre (1909-1914), Paris, L’Insomniaque / Libertalia, 2014, 544 pages, 20 €.

Un compte rendu de Jean-Guillaume Lanuque

Guillaume Davranche, militant d’Alternative libertaire, est également un chercheur ayant contribué à une meilleure connaissance du mouvement anarchiste français. Il est en particulier une des chevilles ouvrières (aux côtés, entre autres, de Marianne Enckel, Claude Pennetier, Anne Steiner) du récent Les Anarchistes : dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone (Éditions de l’Atelier, 2014). On peut d’ailleurs considérer Trop Jeunes pour mourir comme un complément à ce dernier, et également à des travaux comme ceux de Céline Beaudet1. Il s’agit en effet d’une étude portant sur une période bien délimitée, les cinq années précédant la Première Guerre mondiale, vues sous l’angle du mouvement ouvrier. Voulant offrir une vision différente de celle de Rosmer et de La Vie ouvrière, Guillaume Davranche centre son propos sur la Fédération révolutionnaire communiste, devenue ensuite Fédération communiste anarchiste. Mais ce faisant, il consacre également une large place au Parti socialiste, à La Guerre sociale de Gustave Hervé2 et surtout à la CGT. Il livre alors un récit prenant, roman vrai qui nous replonge avec efficacité dans une époque qui prépare déjà les repositionnements du début de la guerre, et s’avère bien plus ambitieux que le livre d’Anne Steiner, Le Goût de l’émeute3, avec qui il partage certains événements.

1909, c’est l’arrivée en février au poste de secrétaire général de la CGT du réformiste Louis Niel (qui démissionne dès le mois de mai). L’occasion d’exposer une galerie de certains des principaux personnages syndicalistes (avec une bonne clarification sur les syndicalistes libertaires, comme Monatte ou Jouhaux, et les anarchistes syndicalistes, tel Georges Yvetot, tous regroupés sous l’étiquette de syndicalistes révolutionnaires), que complète un tour d’horizon de la presse anarchiste (Les Temps nouveaux de Jean Grave, Le Libertaire, plus éclectique, ou L’Anarchie, individualiste) et de cet organe de presse fortement magnétique pour l’extrême gauche d’alors qu’est La Guerre sociale. Le mouvement anarchiste, justement, en situation d’atonie globale, semble être à une croisée des chemins : Guillaume Davranche montre que des tentatives répétées d’organisation se manifestent, une Fédération anarchiste dès 1908, qui se limite à un réseau assez lâche et ne dure qu’un temps. 1909, justement, voir l’émergence d’un nouveau projet, celui d’une Fédération révolutionnaire (FR) large, non exclusivement anarchiste, fondée en avril dans l’orbite de la CGT, avant de s’en détacher très vite pour tomber dans celle de La Guerre sociale. Mais la participation d’Hervé à la manifestation pacifique du 17 octobre 1909 en réaction à l’exécution de Francisco Ferrer4 – précédant des manifestations organisées en concertation entre Parti socialiste et pouvoir en place –, conduit à une scission de la FR derrière Henry Combes et Georges Durupt. Dès lors, deux tendances se font jour. D’un côté, La Guerre sociale qui impulse à partir de 1910 la formation d’un Parti révolutionnaire, à un moment où le Parti socialiste semble abdiquer son rôle de classe par son soutien au projet gouvernemental de retraites par capitalisation. De l’autre, les anarchistes du Libertaire, d’abord unis avec les précédents dans la campagne antiparlementaire de 1910, véritable mouvement unitaire de l’extrême gauche d’alors, mais qui ne dure qu’un temps, puisqu’au final, les anarchistes du Libertaire fondent en novembre une Fédération révolutionnaire communiste (FRC) avec certaines des composantes du Parti révolutionnaire.

L’année 1911 est celle d’un double tournant. Pour la CGT, c’est la naissance du journal La Bataille syndicaliste, véritable passerelle entre le syndicat et la mouvance anarchiste, et pour La Guerre sociale, c’est le changement radical de positionnement manifesté par Gustave Hervé5, défenseur désormais d’un « militarisme révolutionnaire » en lieu et place de l’antimilitarisme, d’un rapprochement PS-CGT, avant de prôner un bloc entre Partis socialiste et radical. La rupture avec la FRC se joue dans la violence lors d’un meeting d’Hervé salle Wagram en septembre 1912 (avec coups de feu en guise de dénouement dramatique). Un élément parmi d’autres d’un début de basculement à droite de la société française, que l’on peut trouver sensible dans le retour de l’antisémitisme au sein du mouvement ouvrier (via Emile Janvion et sa vision complotiste, syndicaliste qui finira à l’Action française), mais aussi dans les réactions suscitées par la crise marocaine, préparant une véritable marche à la guerre à compter de 1912. Face à ces évolutions, la CGT s’efforce de rester fidèle à ses positions en préparant une éventuelle grève générale révolutionnaire (une grève générale test, organisée en décembre, obtient des résultats mitigés), quand bien même des doutes commencent à apparaître, plus sensibles encore en 1912, au congrès du Havre, à travers un visage plus consensuel, lié à une profonde crise du syndicalisme (les nombreux échecs des luttes ouvrières) conduisant à serrer les rangs autour d’une base minimale, desserrant l’ancrage anarchiste. A l’inverse, la FRC, rebaptisée Fédération communiste anarchiste en juillet 1912, après une nouvelle campagne antiélectorale au moment des municipales, mais sans les hervéistes, s’efforce de demeurer claire dans son positionnement antimilitariste et antibelliciste, sur fond de guerres balkaniques. Au point d’ailleurs d’incarner la véritable aile marchante de l’antimilitarisme d’extrême gauche. Les meetings, les tracts se multiplient, jusqu’à éditer un petit manuel de consignes à suivre en cas de déclaration de guerre (surnommé la « Brochure rouge » par la police) : prévu pour un public restreint, il contient des conseils très précis pour saboter lignes électriques et de communication, voies de chemin de fer ou imprimeries, ainsi que les moyens de fabriquer des explosifs…

Cette campagne, à laquelle participe également la CGT, entraîne une forte répression de l’État (travail des mouchards, nombreuses arrestations et poursuites judiciaires), tout particulièrement à compter de 1913 et de la lutte contre la loi des trois ans (de service militaire), qui déchaîne la fureur patriote de certains députés et du gouvernement, allant même jusqu’à freiner les ardeurs de la CGT, menacée de dissolution. On sent d’ailleurs à cette occasion que Guillaume Davranche fait siennes les analyses de la FCA, opposées à celles de La Vie ouvrière, et qui accusent le recentrage corporatif de la centrale6. C’est d’ailleurs tout l’enjeu du vif débat qui s’organise à l’automne, autour d’une CGT pleinement politique (entendons anarchiste) ou recentrée sur ses préoccupations professionnelles (position incarnée par Alphonse Merrheim), avec un point de fixation sur le « fonctionnarisme » de la CGT, autrement dit sur l’existence d’une bureaucratie syndicale avec des permanents, à changer régulièrement ou non. Une crise qui culmine début 1914 avec le climax de l’exclusion, par son syndicat des Métaux de la Seine, d’Alphonse Merrheim lui-même, exclusion cassée par les instances supérieures, et qui conduit à la sécession du dit syndicat, symbole de la défaite des partisans d’un syndicalisme anarchiste de combat. Tous ces développements précis, longuement référencés, sont autant d’éléments permettant de mieux comprendre les événements de l’été 1914, lorsque la CGT se rallie, tout comme le Parti socialiste, à la défense nationale, loin donc d’être « un coup de tonnerre dans un ciel serein ». En cette année 1914, d’ailleurs, les anarchistes de la FCAR marquent le pas, la campagne antiparlementaire qu’ils organisent se révélant en net retrait comparativement aux précédentes. En plus d’un récit des dix derniers jours précédant le début de la guerre, qui rejoint en partie celui de Jean-Claude Lamoureux7 et oppose la vigueur de La Bataille syndicaliste à l’atonie de la direction CGT du moment (se ralliant finalement au PS) tout en soulignant le fatalisme et la sidération qui accompagnent la mobilisation, Guillaume Davranche évoque deux autres congrès n’ayant jamais eu lieu, en plus de celui de la IIe Internationale, celui de la CGT à Grenoble (mais dont il n’analyse malheureusement pas les documents préparatoires) et celui, à vocation internationale, des anarchistes de vingt-et-un pays à Londres, prévu en août et septembre.

Sur la FCA, son organisation, le profil de ses effectifs, les éléments apportés par Guillaume Davranche sont de première importance (dont, information anecdotique, le passage dans ses rangs d’Ernest Labrousse !), d’autant qu’elle renforce sa cohésion en faisant du journal Le Libertaire son organe officiel, témoignant là encore d’un profond désir de structuration – et d’efficacité – anarchiste. Le congrès organisé à l’été 1913 voit même sa délimitation plus nette d’avec les individualistes et son élargissement aux Temps nouveaux, sous l’intitulé de Fédération communiste anarchiste révolutionnaire de langue française (sic). Elle développe également, durant un an, une structure plus proprement féminine avec le Comité féminin, dont la principale animatrice est Thérèse Taugourdeau, et participe à la création fin 1913 d’une coopérative nommée « Le Cinéma du peuple », véritable succès, avec la réalisation de films voulant se démarquer de la production commerciale (sur les conditions de vie des travailleur(se)s ou la Commune de Paris8).

C’est une véritable immersion à laquelle nous invite Guillaume Davranche, à la fois chez les anarchistes et au sein de la CGT, et sur ce plan, sa réussite est remarquable. On (re)découvre également toute la dureté, la radicalité des conflits sociaux d’alors, comme la grève des cheminots fin 1910, qui voit à la fois sabotages, coupures de courant en solidarité par les électriciens et répression forte du gouvernement (pourrait également être cité le principe de cartes de grève). La présence d’une iconographie alternant portraits croqués, caricatures et même une carte du Paris ouvrier bien utile accompagnent un récit particulièrement passionnant, prenant rang parmi les références d’une histoire engagée9 et scientifique.

1Céline Beaudet, Les Milieux libres : vivre en anarchiste à la Belle Epoque en France, Paris, les éditions libertaires, 2006, chroniqué sur notre ancien site : http://www.dissidences.net/mouvement_anarchiste.htm#beaudet

2Sur La Guerre sociale, voir l’anthologie La Guerre sociale. Un journal « contre ». La période héroïque, 1906-1911, Paris, Les Nuits rouges, 1999.

3Il est chroniqué sur notre blog : http://dissidences.hypotheses.org/?s=steiner&x=0&y=0

4Pédagogue moderne et libertaire espagnol, accusé par l’Église et l’État d’être l’instigateur de ce qu’on appelle la « Semaine tragique » (grève générale réprimée durement par la police et l’armée) à Barcelone fin juillet-début août 1909. A la suite d’un procès bâclé, il est fusillé, avec quatre autres militants (malgré une campagne internationale de protestation), le 13 octobre 1909.

5Sur Gustave Hervé, l’étude de référence demeure celle de Gilles Heuré, Gustave Hervé. Itinéraire d’un provocateur, de l’anti-patriotisme au pétainisme, Paris, La Découverte, collection « L’espace de l’histoire », 1997.

6« Mais ce sont véritablement deux styles, deux états d’esprit qui, après avoir longtemps coexisté, se confrontent à présent. D’un côté, l’école Griffuelhes, héritée de la période héroïque du syndicalisme révolutionnaire, portée sur la flamboyance, la fierté prolétarienne et les proclamations provocatrices des minorités agissantes. De l’autre, l’école Merrheim, qui s’épanouit dans La Vie ouvrière et accorde une grande importance aux analyses économiques rigoureuses, à la construction patiente de syndicats solides et à l’éducation ouvrière. » (p. 369).

7Voir Jean-Claude Lamoureux, Les 10 derniers jours. 26 juillet – 4 août 1914 (Paris, Berlin, Bruxelles). Du refus de la guerre à l’exaltation patriotique, Paris, Les Nuits rouges, 2014, prochainement chroniqué sur notre blog.

8Le film est présenté en détails sur le site de l’INA : http://www.cinematheque.fr/catalogues/restaurations-tirages/corpus.php?id=14

9« Force est de constater cependant que, si les formules radicales n’ont pas constitué un vaccin contre le reniement, c’est bien dans la mouvance qui les a brandies – la FCA, la gauche de la CGT – qu’on trouvera le plus de forces pour résister à la guerre. » (p.517), ultime phrase de l’épilogue.  

Max Leroy, Emma Goldman. Une éthique de l’émancipation, Lyon, Atelier de création libertaire, 2014, 244 pages, 16 €.

Un compte rendu de Georges Ubbiali (avec l’amicale collaboration de Christian Beuvain)

La quatrième de couverture présente cette biographie comme la première disponible en langue française. Le lecteur peut donc s’attendre à une œuvre profondément originale, basée sur des sources inédites et une documentation de première main. Or, la composition du livre obéit à un autre dispositif, ce qui n’en amoindrit pas nécessairement l’intérêt d’ailleurs. Retenons tout d’abord qu’il existe une autobiographie en anglais (Living My Life1), partiellement traduite en français sous le titre L’épopée d’une anarchiste (Complexe, 1979), que Max Leroy utilise abondamment. Aux œuvres autobiographiques, en anglais comme en français, Max Leroy, qui a déjà consacré divers ouvrages au mouvement anarchiste2, ajoute des apports synthétiques des six biographies qui existent en anglais sur Emma Goldman3, ainsi que quelques recherches archivistiques, essentiellement sur la période non traitée dans l’œuvre autobiographique, déposées à l’Institut international d’histoire sociale (IIHS) d’Amsterdam. Ces précisions permettent de mieux comprendre la nature du texte proposé et présenté comme innovant. Le propos s’ordonne en quatre parties, découpées en un nombre variable de chapitres, permettant de suivre l’action et la vie de Emma Goldman, de sa naissance à sa disparition. Née en Russie, elle émigre aux États-Unis, liant intiment vie sentimentale et militantisme politique. Sa vie est une véritable épopée, bien rendue par l’auteur. Emma Goldman incarne dans les dernières décennies du XIXe siècle le courant anarchiste aux États-Unis, au sein des milieux de l’immigration. Il serait trop long d’exposer ici ses combats, évoqués au fil des chapitres. Elle est de toutes les luttes : soutien aux grèves, néo-malthusianisme (un des aspects les plus inattendus), anti-militarisme et pacifisme, soutien et solidarité contre la répression, etc. Femme libre, elle choisit de ne pas avoir d’enfant. Elle incarne donc, avec bien des décennies d’avance, la lutte des femmes pour leur autonomie. Elle mêle à son combat pour l’émancipation humaine une revendication en faveur de l’amour libre, qui est tout sauf théorique, si l’on considère le nombre de ses amants, bien qu’elle partage sa vie avec Alexander Berkman, au autre anarchiste connu. C’est d’ailleurs avec lui et 246 autres révolutionnaires (communistes, syndicalistes, anarchistes) qu’elle est expulsée en Russie en décembre 1919, au moment de la première vague massive de répression « anti-rouges » aux États-Unis. Le directeur du Bureau d’investigation (BOI, ancêtre du FBI), J. Edgar Hoover lui rend en quelque sorte hommage en déclarant : « c’est l’une des femmes les plus dangereuses d’Amérique ». L’expérience soviétique déçoit Emma Goldman et Alexander Berkman. Elle publie alors Ma désillusion en Russie4, tandis qu’il écrit Le mythe bolchevique (La Digitale, 1986), livres témoignages où s’expriment leur désarroi puis leur désapprobation de la politique communiste, dans la période de la guerre civile. Après avoir quitté l’Union soviétique, elle passe de pays en pays, résidant longuement en France, mais aussi dans de nombreux autres pays européens. Elle participe à la révolution espagnole, tirant un bilan très critique de l’évolution du courant libertaire dans ce pays. Poursuivant ses publications (notamment en 1938 un très passionnant débat, aux résonances actuelles, sur le sionisme, l’antisémitisme et la Palestine, disponible sur Internet5), elle s’éteint à 70 ans le 14 mai 1940, alors qu’elle résidait au Canada.

On notera la phrase conclusive, assez inattendue, citant l’appel du 18 juin du général De Gaulle, dont la mention manque de pertinence. Max Leroy ajoute à cette biographie quelques considération personnelles sur le socialisme libertaire, et surtout, quatre textes de Emma Goldman, dont « La philosophie de l’athéisme » et « Le communisme n’existe pas en URSS »6 . Au total, avec cet ouvrage, préfacé par l’universitaire et militant Normand Baillargeon, le lecteur dispose d’un « ouvrage relais » en attendant la publication enfin complète de son autobiographie.

1Une traduction intégrale (plus de 1000 pages) de Living my life, prévue pour 2016 ou 2017 est en cours aux éditions l’Echappée.

2Dont un Les Orages libertaires, politique de Léo Ferré , chez le même éditeur, en 2012.

3 Il s’agit des ouvrages suivants :

  • Falk Candace, Love, Anarchy and Emma Goldman.
  • Drinnon Richard, Rebel in Paradise.
  • Moritz Theresa et Alfred, The World’s most Dangerous Woman: A New Biography of Emma Goldman.
  • Wexler Alice, Emma Goldman, an Intimate Life.
  • Chalberg John C., Emma Goldman, American Individualist.
  • Porter David, Vision on Fire. Emma Goldman on the Spanish Revolution..

4Ces deux tomes sont disponibles sur http://fr.calameo.com/read/0000868666f95250853ef

5Ces textes sont mis en ligne par la revue militante Ni patrie ni frontières, http://www.mondialisme.org/spip.php?article1147

6Ce texte a déjà fait l’objet d’une publication, dans le n° 1 de la revue Ni patrie ni frontières (voir la note précédente), en 2002, http://www.mondialisme.org/spip.php?article27 . Il est également disponible sur http://kropot.free.fr/Goldman-nocommunism.htm

Chris Ealham, Barcelone contre ses habitants. 1835-1937, quartiers ouvriers de la révolution, Toulouse, Collectif des métiers de l’édition, collection « Les réveilleurs de la nuit », traduction de Elsa Quéré, 2014, 97 pages, 11 €.

Un compte rendu de Georges Ubbiali

Ce livre se compose de la traduction de deux articles de Chris Ealham, historien, auteur de Anarchism and the City : Révolution and Counter-Revolution in Barcelona, 1989-1937 (AK Press), non traduit à ce jour. Il propose une vision plutôt novatrice du processus révolutionnaire espagnol, inspiré par la perspective de la sociologie urbaine du marxiste hétérodoxe Henri Lefevbre (auteur du classique Le droit à la ville, chez Anthropos, 1968). Le premier texte, « Géographie imaginaire. Idéologie, espace urbain et contestation dans la création du Barrio Chino de Barcelone, 1835-1936 » porte sur la naissance de ce quartier populaire et ouvrier, le Barrio Chino ou Raval, quartier des bas-fonds barcelonais, concentrant à la fois la population la plus pauvre et la plus rebelle à l’ordre urbain bourgeois. Ce quartier, lié au développement capitaliste de la ville, devient rapidement synonyme d’immoralité et de criminalité. C’est aussi dans ce quartier que se concentrèrent les plus fortes résistances au développement urbain pensé par les modernisateurs de la ville, inspirés par la politique haussmanienne menée à Paris. Mais, derrière la volonté de rationaliser la ville se cachait en fait un projet politique, celui d’éradiquer les formes d’un ordre ouvrier, révolutionnaire. Selon l’auteur, s’est développé au fil des années, et singulièrement au début du XXe siècle, une sphère publique prolétarienne1 reposant sur une intense sociabilité (contrainte, certes, par les conditions déplorables de la structure de l’habitat), une profonde identité locale et une place décisive pour les organisations syndicales. C’est ainsi au sein du Barrio Chino (quartier chinois) qu’au moment du développement du « pistolerismo » (bandes gangstérisées financées par le patronat) se sont développés les formes d’auto-défense promues par la CNT, les Groupes d’action. Ce quartier du Barrio Chino s’inscrivait ainsi comme une volonté de lutte populaire pour contrôler l’espace et y exercer une forme d’hégémonie populaire. D’où la volonté d’assainissement de ce quartier, qui s’est en particulier concrétisé par le projet Macia, du nom de son instigateur, visant à détruire le Raval. Marcia s’inspirait notamment de la conception architecturale de Le Corbusier, qualifié par l’auteur d’architecte de l’ordre. Ce plan ne se concrétisa jamais, mais il montrait de manière claire comment les élites barcelonaises étaient obsédées par la volonté de purifier cet espace de ses éléments de résistance. Si ce premier article dresse en quelque sorte le portrait du Barrio Chino, il en constitue l’arrière plan du second article, en lien direct avec la perspective révolutionnaire ouverte par la lutte contre le soulèvement factieux de 1936. Intitulée « Le mythe de la foule enragée. Classe, culture et espace dans le projet urbanistique révolutionnaire à Barcelone, 1936-1937 », cette partie analyse « les aspects socio-temporels, symboliques, pratiques et spatiaux de l’urbanisme révolutionnaire à Barcelone » (p. 51). S’est mis en place, de juillet 1936 jusqu’en mai 1937 (date du soulèvement de Barcelone, qui sera un échec) le projet d’une ville anticapitaliste du point de vue de son ordre urbain. Chris Ealham passe en revue les multiples aspects de cet ordre nouveau. Ainsi, par exemple, la multiplication des barricades dans la ville. Pour bon nombre d’entre elles, leur rôle était essentiellement symbolique, affirmation du pouvoir ouvrier sur l’espace barcelonais : « les barricades étaient l’outil spatial d’un pouvoir naissant constitué de myriades de comités révolutionnaires armés locaux ou de quartier qui contrôlaient les déplacements vers, depuis, et à l’intérieur de la ville, et qui formaient la cellule de base par excellence de ce pouvoir révolutionnaire » (p. 56). L’auteur se montre par ailleurs fort critique à l’égard de la CNT, dont la pratique visait à s’intégrer dans la politique de défense républicaine, de manière très rapide. Ainsi, la multitude de comités ont vécu leur vie, indépendamment de l’organisation anarchiste, laquelle était engagé dans la reconstruction de l’État qui visait à leur éradication, ce que ce dernier parvint à obtenir en mai 1937. De nombreux autres aspects de ce pouvoir urbain révolutionnaire sont abordé, la nouvelle dénomination des rues, le port du mono, la salopette instituant un nouveau code vestimentaire, la destruction des biens de l’Église, la diffusion de la presse murale, ou, aspect sans doute le plus troublant, le refus de l’automobile. Selon Chris Ealham : « La destruction des voitures reflétait aussi l’idée esthétique de la révolution espagnole : un iconoclasme prolétarien anticonsumériste dirigé contre un élément important du système capitaliste naissant » (p. 72). L’auteur évoque également les éléments de conservatisme qui ont continué à rythmer la vie de l’espace révolutionnaire barcelonais, ainsi le rôle dévolu aux femmes, les militants et miliciens s’accommodant forts bien du maintien de la prostitution, par exemple.

Si ce livre, et plus particulièrement la seconde partie, pétille d’intuitions, certaines déjà connues néanmoins (le développement sur le mono repose sur la lecture de l’Hommage à la Catalogne d’Orwell), d’autres plutôt novatrices (la place de la voiture), il n’en reste pas moins que la taille du volume ne peut que constituer une première esquisse d’un travail plus systématique, que le lecteur est en droit d’attendre pour juger véritablement en quoi cette approche renouvelle la connaissance du processus révolutionnaire espagnol. En tous les cas, ces quelques pages en constituent indubitablement une excellente introduction..

1C’est ce que le sociologue allemand Oskar Negt, non mobilisé ici, a appelé un espace public oppositionnel : Oskar Negt, L’espace public oppositionnel, Payot, 2007.

Victor Serge, Réflexions sur l’anarchisme, suivi de Jean Bernier, Actualité de l’anarchisme, La Bussière, Acratie, 2014, 84 pages, 8 €.

Un compte rendu de Frédéric Thomas

Dans ce court essai, les éditions Acratie ont réuni deux textes sur l’anarchisme de Victor Serge et de Jean Bernier, parus en janvier 1938, dans le magazine Le Crapouillot, ainsi qu’un article antérieur de Serge sur le sujet et un autre texte de lui, de 1947, revenant sur le trentième anniversaire de la Révolution russe. Les écrits sont accompagnés de photos et de dessins, ainsi que d’un compte rendu d’Ida Mett du numéro du Crapouillot sur l’anarchisme (article publié à l’époque dans La Révolution prolétarienne). La préface rappelle brièvement le parcours des deux hommes – la proximité de Bernier avec le surréalisme et la littérature (on peut lire ici même, sur ce blog, les comptes rendus de ces romans) – et leur chassé croisé entre communisme et anarchisme.

La préface souligne « cette double influence du marxisme et de l’anarchisme » (p. 7) qui constitue la colonne vertébrale de ces textes – tant celui de Bernier que ceux de Serge. Cependant, l’article « Méditations sur l’anarchie » que le second publie dans la revue Esprit, en mars 1937, est d’un ton différent de celui qu’il livrera quelques mois plus tard au Crapouillot. En effet, il s’agit d’un texte biographique, très sensible, où l’auteur revient sur son parcours. Ces quelques belles pages d’ailleurs seront fondues et intégrées dans Mémoires d’un révolutionnaire. Victor Serge y écrit : « L’anarchisme nous prit tout entiers parce qu’il nous demandait tout, nous offrait tout » (p. 15). Tout en manifestant sa séduction pour l’anarchisme, Serge met en avant sa double limitation selon lui : une conception par trop utopique de la révolution, et détachée de la réalité révolutionnaire en Russie. L’auteur insista toujours sur ce que son orientation doit à ses origines et à sa formation russes. « D’autres méthodes de pensées s’imposaient que celles d’un idéalisme oscillant entre le refus, le défi, la foi en soi, le désespoir. Au romantisme de l’anarchie, procédant il est vrai d’une notion très vivante de l’homme s’opposait l’efficacité du marxisme » (p. 20).

« La pensée anarchiste » du même auteur est un texte historique et théorique. Il note la proximité, l’origine commune des penseurs révolutionnaires, au début de leurs réflexions et combats, et la pérennité des arguments qui divisent anarchistes et marxistes, autour du « romantisme révolutionnaire » (p. 27). Une triple dimension distinguerait l’anarchisme du marxisme : son soutien privilégié au lumpen-prolétariat plutôt qu’au prolétariat, la centralité d’une contestation éthique qui le guide, et son incapacité ou son refus à discuter de la question stratégique du pouvoir et des moyens stratégiques pour mener à bien le projet révolutionnaire. Serge y revient à plusieurs reprises dans cet article : « ce n’est qu’affirmations lyriques, hautes revendications d’idéal » (p. 42). À tout cela, s’ajoute un changement de contexte avec la Première Guerre mondiale et le développement de la société de masses, qui reconfigure la notion d’individu sur laquelle l’anarchisme se basait. Il est intéressant de voir que Bernier insiste également sur cette transformation historique, soulignant l’impact de la guerre, de l’étatisation et du nationalisme, mais c’est, lui, plutôt pour souligner la faillite du « socialisme constitué » et l’actualité d’un socialisme anti-autoritaire et libertaire, auxquels participent selon lui Marx et Engels, Proudhon et Bakounine.

Victor Serge aborde ensuite le rôle des anarchistes dans la Révolution russe et leur répression par les bolcheviques. Ce qu’il dit pour Nestor Makhno vaut semble-t-il pour le conflit plus général entre ces deux courants : « Il y eut d’innombrables torts réciproques (…). Les plus grands torts, en tout cas, doivent être reconnus aux plus forts. Et ceux-ci suivaient déjà la pente glissante de l’État autoritaire » (p. 44). Cette « pente glissante », il l’analyse dans son texte de 1947, voyant, dans les années 1920-1921, le moment où les erreurs et les fautes du pouvoir se nouent, et dans les années 1938-1939, « un nouveau tournant décisif » (p. 49). Il présente un bilan « nettement positif » (p. 62) de la révolution à son dixième anniversaire, en 1927, alors que le régime est au carrefour. Mais l’opposition est écrasée et le totalitarisme – défini comme le « régime caractérisé par l’exploitation despotique du travail, la collectivisation de la production, le monopole bureaucratique et policier (mieux vaudrait dire terroriste) du pouvoir » (p. 64) – s’impose. Et l’auteur d’en appeler à « l’étude critique » de la doctrine et des tactiques du bolchevisme, plus particulièrement de « l’hégémonie du prolétariat » et de la « dictature du prolétariat », affirmant que la fin n’est plus la révolution prolétarienne, mais une « révolution socialiste, au sens humaniste du mot, et plus exactement socialisante, démocratiquement, libertairement accomplie… » (p. 66).

Cette redéfinition de la révolution passe, pour Serge, par une synthèse du marxisme et du socialisme libertaire, et pour Bernier, par « l’union des idéaux anarchistes (que rien, à la limite, ne sépare des idéaux marxistes) avec le syndicalisme révolutionnaire » (p. 81). Mais, bizarrement, alors que le second se réfère explicitement à l’anarcho-syndicalisme alors à l’œuvre, en pleine Guerre civile, en Espagne, Serge, qui pourtant connaissait ce mouvement pour avoir résidé à Barcelone durant la Première Guerre mondiale, n’en dit pas un mot dans son article.

L’intérêt des textes réunis ici est indéniable, mais peut-être auraient-ils mérités un éclairage critique et actualisé plus fouillé. Ainsi, ces textes doivent être lus en fonction notamment de son parcours, de sa tentative de dégager un « léninisme libertaire », de son principe de « double défense » de la révolution, et de l’évolution du contexte (développement du stalinisme, guerre froide et ses discours idéologiques, etc.)

Olivier Hiard, Une collectivité anarchosyndicaliste espagnole dans le Lot. Aymare, 1939-1967, Foix, Éditions libertaires, 2014, 168 pages, 13 €.

Un compte rendu de Vincent Chambarlhac

Dans cette courte monographie parue aux éditions libertaires, Olivier Hiard retrace la genèse, le développement et la disparition de la colonie d’Aymare dans le Lot. L’expérience est originale à plus d’un titre. Elle est refoulée, marginalisée, étouffée par les deux blocs mémoriels que sont les expériences autogestionnaires durant la guerre d’Espagne, la vague autogestionnaire des années 60 via la Yougoslavie puis l’effervescence communautaire des années 70. Aymare nait de l’expérience espagnole, elle procède de l’exil. Aymare, un quasi-château soit une propriété dans le Lot d’environ 120 ha – à proximité du Vigan – est d’abord acheté par la SIA (Solidarité internationale antifasciste) et le MLE (Mouvement libertaire espagnol) pour former une exploitation agricole dont l’objectif explicite est de fournir un statut, un emploi, aux libertaires espagnols exilés et les exfiltrer ainsi des camps d’internement en 1939. La guerre ouvre rapidement une seconde partie de la vie de cette communauté, en proie à la législation de Vichy, puis de l’occupation allemande de la zone sud : la colonie est là refuge. Elle se réorganise – difficilement – à la libération en une colonie de mutilés et invalides de guerre, puis en 1948, enfin dotée de statuts, elle prend la forme d’une colonie libertaire ; après un âge d’or (1950-1954), la colonie fonctionne cahin-caha jusqu’en qu’en 1963, puis s’effondre. La propriété est vendue en 1967.

Ainsi resserrée, cette courte chronologie dit peu, sinon rien, de l’intérêt d’un volume, largement enrichi d’annexes et de reproductions. Au ras de l’écriture, il y a une démarche personnelle motivée par la volonté d’écrire l’histoire d’un lieu proche – sans doute familier – mais dont l’expérience se perd. L’ambition initiale d’Olivier Hiard est là : donner un premier aperçu d’Aymare en son temps, communauté inscrite dans les tempos mêlés de l’histoire du mouvement libertaire, des exilés espagnols et de l’antifranquisme comme dans une histoire plus longue du mouvement ouvrer et de ses utopies. Car Aymare, par sa longévité, peut se comparer aux familistères de Guise, comme aux utopies icariennes en Amérique du nord1. Par incises, l’auteur livre le portrait d’une colonie agricole, fondée sur une économie de subsistance, où la quête de l’autosuffisance – compte tenu des ressources locales – est un serpent de mer : la colonie dépend toujours de l’élan militant (par des contributions matérielles, par l’apport d’une expertise…) et des organisations. Elle devient alors à son corps défendant le lieu géométrique d’une contradiction : les ressources, les subventions, fournies à la colonie, ponctionnent l’aide aux réfugiés et à lutte antifranquiste : elle devient ainsi à la fois un fardeau et une réalisation qu’il faut donner à voir, soit la preuve en ces temps de guerre froide de la possibilité de l’utopie communautaire libertaire. L’auteur explore avec brio les arcanes et les entrelacs du rapport d’Aymare aux organisations qui la supportent, au risque parfois d’une histoire interne qui tait l’insertion de la communauté dans l’espace local, sinon par de rares digressions. L’ouvrage atteint là son but, susciter l’intérêt du lecteur, motiver de nouvelles recherches en s’appuyant sur ce (trop) court opus des éditions libertaires. Les annexes, la bibliographie, constituent alors autant de ressources.

1 Voir Michel Cordillot, Utopistes et exilés du Nouveau Monde. Des Français aux États-Unis de 1848 à la Commune, Paris, Vendémiaire, 2013.

José Peirats, Une Révolution pour horizon. Les Anarcho-Syndicalistes espagnols, 1869-1939, Paris, Éditions CNT-RP & Libertalia, 479 pages, 20 €.

Un compte rendu de Frédéric Thomas

Livre de référence sur l’anarcho-syndicalisme espagnol et son rôle durant la Guerre d’Espagne, Une révolution pour horizon a été écrit par l’un des membres de la Confédération nationale du travail (CNT) et à la demande de celle-ci, mais avec le souci d’analyser de manière critique l’histoire contradictoire du mouvement en ces années charnières, « revendiquant cette perspective historique engagée » (préface, p. 17). Freddy Gomez, dans la préface, revient sur la figure et le parcours de l’auteur ainsi que de son livre. José Peirats (1908-1989), ouvrier briquetier, syndiqué à la CNT dès ses 14 ans, fut de 1934 à 136 le directeur du quotidien de la CNT, Solidaridad obrera. Il demeure membre de la CNT jusqu’en 1965 et garde toute sa vie une fidélité à la révolution espagnole. Ce livre est d’abord édité, en espagnol, en trois volumes entre 1951 et 1953 (Editions de la CNT, Toulouse), puis à nouveau en 1971 (Editions Ruedo ibérico). Une synthèse retravaillée par l’auteur est éditée en italien et en japonais dans les années 1960. Mais il faut attendre 1989 pour la première traduction française. C’est ce livre, épuisé depuis lors, que les éditions CNT-RP & Libertalia nous offrent aujourd’hui1.

Le premier quart du livre retrace l’histoire de l’anarchisme en Espagne, depuis son renouveau à partir de 1880 jusqu’à la proclamation de la République en 1931, en passant par le premier congrès de la CNT à l’automne 1911 et les grèves générales de 1917-1918, la naissance de la Fédération anarchiste ibérique (FAI) en juillet 1927, et en évoquant les figures de Francisco Ferrer et de Salvador Segui. José Peirats distingue deux tendances au sein de la CNT – l’une « syndicaliste » et l’autre « révolutionnaire » (p. 108) –, mais les deux traversées également par un courant cherchant à promouvoir « l’alliance révolutionnaire » avec les autres mouvements socialistes (p. 123). De plus, il cerne efficacement les contradictions du premier régime républicain, en affirmant : « le régime devait résoudre trois problèmes principaux pour faire honneur à sa parole : celui de la terre, celui de l’Église et celui de l’armée. Aucun des trois ne fut résolu, et si la république n’en vint pas à bout, eux par contre, vinrent à bout de la république » (p. 103). Cependant, cette partie, quelque peu laborieuse, est trop descriptive et s’apparente plus à une accumulation d’événements, sous-estimant la tentation de la violence armée au sein du mouvement anarchiste espagnol. De plus, José Peirats passe à côté du rapprochement paradoxal avec la Révolution russe dans les premières années, alors même qu’il cite un extrait de discours de Salvador Segui qui donne la clef d’une telle attitude : « Nous sommes partisans d’entrer dans la IIIe Internationale […], poussés que nous sommes par la réalité, et non pas pour des raisons théoriques » (p. 49).

Cependant, la partie la plus intéressante concerne comme de bien entendu l’histoire du mouvement durant la guerre d’Espagne. L’auteur se base sur de nombreux documents internes, n’hésitant pas à développer une critique des choix et stratégies adoptés. Les pages à propos de la « marée révolutionnaire » dans les premiers mois, qui se manifestait par les collectivisations et les expropriations – « en réalité, ce sont les paysans qui réalisent leurs expropriations. Le gouvernement, dans un bon nombre de cas, ne fait qu’officialiser l’occupation » (page 175) – et l’explosion des publications et des rééditions (p. 179-181) sont très riches. Et ce même si l’analyse du problème agraire méconnaît l’attachement du paysan à sa terre et les divisions de classe qui traversent le milieu rural, et ne correspondent pas entièrement à l’antagonisme entre « individualistes » et « collectivistes ».

L’intérêt majeur de ce livre est d’explorer les dilemmes de l’anarcho-syndicalisme espagnol et sa paradoxale participation au gouvernement républicain (il eut jusqu’à quatre ministres). Loin d’esquiver la question, José Peirats en étudie en détails les mécanismes et la dynamique. Il insiste longuement sur la pression des événements, la « force irrésistible des événements en présence » (p. 232) : l’existence d’un double pouvoir, la tension entre la guerre et la révolution – « la guerre se dressa dès le début comme un obstacle pour la révolution » (p. 209) –, la nécessité de neutraliser les divisions au sein du camp républicain – « la moindre discorde parmi ces forces ferait le jeu de l’adversaire. Même la CNT dut s’incliner face à cette terrible réalité » (p. 143)… Il met également en lumière le recul de la CNT devant les conséquences qu’auraient entraînée une insurrection au sein du camp antifasciste : « la lutte sur trois fronts : le front fasciste, celui des gouvernementaux et celui du capitalisme extérieur. Étant donné les complications qu’aurait entraînées cette aventure, il n’y avait pas d’autre solution que de collaborer avec les autres secteurs. La collaboration antifasciste amenait fatalement avec elle la collaboration au sein du gouvernement » (p. 233). Enfin, il ne passe sous silence ni une certaine « réaction psychologique » ni une tendance favorable à la participation gouvernementale qui se dessina et se développa au sein de la CNT, allant jusqu’à écrire : « la CNT voulait gouverner à tout prix » (p. 350). Ainsi, il analyse le pacte entre le syndicat socialiste UGT et la CNT, y décelant un « esprit résolument centraliste » (p. 366), réduisant « son [à la CNT] irréductible incompatibilité avec l’État à une simple expression de mode de gouvernement » (p. 367).

Tout cela ne pouvait que catalyser les tensions et oppositions au sein même du mouvement libertaire, représenté par la FAI, la CNT et la Fédération ibérique des jeunesses libertaires (FIJL). Non seulement, l’auteur étudie les positionnements de chaque organisation, mais il replace également les désaccords en fonction des dynamiques régionales autonomes (principalement à l’œuvre en Catalogne où le mouvement était très fort), qui traversaient toute l’Espagne. Par ailleurs, le rôle des communistes et de l’URSS – le « prosylétisme politique appuyé sur le chantage de l’aide soviétique » (p. 395) – est critiqué régulièrement de manière argumentée, même si parfois l’auteur tend à glisser vers une théorie du complot. À moyen terme, il ne pouvait en résulter qu’une ambiance délétère débouchant sur « l’effondrement du moral des combattants les plus aguerris » (p. 387).

Demeure malgré tout, au bout de ce voyage de plusieurs centaines de pages, l’étonnement devant le retournement, si généralisé et si abrupt, d’un mouvement qui se prétendait et se positionnait comme « antipolitique » (p. 226). Certes, la pression des événements fut très chargée, mais faut-il y voir, comme semble parfois nous y inviter l’auteur, une « force irréversible » ? Et même s’il en était ainsi, nous dirions en termes sartriens, que c’est moins cette force qu’il convient d’interroger que la réaction – ou l’absence de réaction – de celles et ceux qui la subissaient. Or, José Peirats souligne « l’incapacité de résistance des éléments officiels de la CNT-FAI » (p. 369), leurs accommodements continuels, jusqu’à sacrifier leur allié du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM) à la terreur stalinienne. En réalité, la force et la limite de l’analyse développée ici se lit dans ce passage : « Avec le recul de toutes ces années passées, je pense que nous qui fûmes sans cesse opposés à la thèse gouvernementaliste n’aurions pas pu apporter aux problèmes qui se posèrent d’autre solution de rechange que le geste stoïque ou numantin. Je pense même qu’il y eut une complicité inavouée chez de nombreux militants ennemis de la collaboration, qui donnaient libre cours à leur courroux, en même temps qu’ils laissaient faire. Et pourtant, ils étaient eux aussi sincères à leur manière ; sincères dans leur impuissance » (p. 246).

De façon autocritique, lucide et courageuse, l’auteur met l’accent sur cette « complicité inavouée », mais il semble dés lors consacrer la fatalité d’une telle courbe, plutôt que de la discuter. Le manque d’analyse de la théorie des organisations libertaires, d’une part, des composantes sociologiques du mouvement, d’autre part, ne facilitent certainement pas l’appréhension de ce phénomène de manière plus dialectique. Toujours est-il que la faiblesse théorique et le manque d’orientation stratégique de l’anarcho-syndicalisme espagnol en ressortent avec évidence et, en retour, expliquent sûrement sa difficulté à affronter les événements et le « déclin vertigineux » (p. 369) du mouvement au fil des mois durant la guerre civile. Si l’analyse reste à développer donc, ce livre demeure précieux et constitue un document de référence indispensable pour un tel travail, qu’on ne manquera pas néanmoins de comparer avec une analyse divergente, et souvent discutable malgré des sources documentaires de première main, celle de M. Cesar Lorenzo, dans son Mouvement anarchiste en Espagne. Pouvoir et révolution sociale2.

1Une brève chronologie, une sélection de biographies ainsi que quelques repères bibliographiques accompagnent cet essai.

2M. Cesar Lorenzo, Le Mouvement anarchiste en Espagne. Pouvoir et révolution sociale, Saint-Georges d’Oléron, Editions libertaires, 2006, recensé par notre collaborateur Georges Ubbiali sur notre ancien site,http://www.dissidences.net/mouvement_social_espagne_1936.htm#lorenzo

Anne Steiner, Le Goût de l’émeute. Manifestations et violences de rue dans Paris et sa banlieue à la « belle époque », Montreuil, L’échappée, collection « Dans le feu de l’action », 2012, 208 pages, 17 €.

Un compte rendu de Jean-Guillaume Lanuque

Anne Steiner, spécialisée dans l’étude des mouvements de lutte armée et dans celle des milieux anarchistes à la « Belle époque » – on se souvient en particulier de son livre Les En-dehors. Anarchistes individualistes et illégalistes à la « Belle époque », chroniqué sur notre ancien site –, élargit ici la focale pour se pencher sur quelques événements de fièvre populaire ayant eu lieu dans la seconde moitié des années 1900. Le point de départ de l’étude est le lancement par une CGT syndicaliste révolutionnaire, le 1er mai 1906, d’une active campagne pour les 8h de travail quotidiennes, décision qui ouvre sur plusieurs années d’agitation sociale, de peur également, ressentie par une partie de la petite-bourgeoisie1.

Anne Steiner se penche alors sur certains de ces moments d’émotion populaire, à commencer par la grève massive, en 1908, dans les sablières de Draveil, au sud de Paris. Les tirs de la police sur le quartier général des grévistes suscitent en effet une véritable escalade entre la troupe et des manifestants bâtisseurs de barricades et maniant le browning. Des événements qui accentuent l’opposition entre État et gauche révolutionnaire, sensible dans la répression anti-syndicale qui suit et dans la découverte postérieure de l’action d’un indicateur provocateur au service de la police.

C’est un enchaînement proche qui touche l’Oise l’année suivante, lors des grèves des boutonniers, opposés à l’industrialisation de leur métier et à une baisse programmée des salaires. Le blocage des négociations entre patrons et responsables ouvriers engendre des émeutes prenant pour cibles les usines, les stocks et les logements des patrons. La même année (1909), c’est la réaction à l’écrasement de l’insurrection de Barcelone en juillet et à l’exécution de Francisco Ferrer qui appelle des manifestations parisiennes vers l’ambassade espagnole, se muant en affrontements avec les forces de l’ordre, en incendies puissants et autre destructions de mobilier urbain. Face à un tel déferlement, les efforts de Jean Jaurès et Jules Guesde pour calmer les esprits demeurent vains.

Enfin, en 1910, deux événements quasiment concomitants font naître de nouveaux soulèvements ponctuels. Une grève des ateliers du faubourg Saint-Antoine, spécialisé dans la fabrication de meubles, conduit à une répression policière sur les grévistes qui surveillaient les « jaunes » (ou renards), avec pour résultat la mort d’un ouvrier anarchiste, Henri Cler. Les rassemblements à l’occasion de ses obsèques voient s’exercer des violences contre les ateliers, les policiers et les commerces ne marquant pas le deuil, avant de véritables émeutes à la sortie du cimetière. Parallèlement, l’affaire Liabeuf, jeune ouvrier coupable d’avoir tué un policier à la suite du harcèlement de la brigade des mœurs et qui fut condamné à mort, suscite également des mouvements de foule lors de l’accomplissement de la sentence. Un fait divers tragique dont l’impact sera certain sur la tragique équipée de la bande à Bonnot2.

De cette courte séquence chronologique, on retiendra tout particulièrement, outre un éloge partiel d’une violence créatrice proche de celle des autonomes, l’opposition entre le spontanéisme de ces fièvres et la volonté des socialistes de les canaliser, la manifestation du 17 octobre 1909, commémorant l’exécution de Francisco Ferrer, étant la première à bénéficier d’un véritable service d’ordre et à avoir été précédé d’un accord préalable avec les autorités, véritable innovation normative. L’iconographie est riche, principalement composée de cartes postales d’époque, avec pour seul bémol l’absence de sources pour ce qui concerne certaines des autres illustrations.

Quant à la lecture, bien qu’indéniablement prenante, elle laisse toutefois un goût d’inachevé, d’incomplétude, les différents chapitres s’apparentant davantage à une succession de monographies distinctes, alors qu’on aurait attendu une synthèse plus approfondie, replaçant en particulier ces violences populaires dans le temps long, prolongeant en aval l’étude jusqu’à la Première Guerre mondiale qui ne semble pas marquer réellement la fin de ces fièvres populaires, et analysant plus en détails la sociologie des émeutiers, leurs motivations éventuelles.

1Voir, entre autres exemples, le roman de J.H. Rosny aîné, La Vague rouge. Roman de mœurs révolutionnaires. Les syndicats et l’antimilitarisme, chroniqué dans notre revue électronique.

2Voir Renaud Thomazo, “Mort aux bourgeois !” Sur les traces de la bande à Bonnot, Paris, Larousse, 2007, chroniqué sur notre ancien site. 

Daniel Aïache, La révolution défaite. Les groupements révolutionnaires parisiens face à la révolution espagnole, Paris, Noir et rouge, 2013, 130 pages, 16 €.

Un compte rendu de Georges Ubbiali

Comme son sous-titre l’indique, cet ouvrage se propose d’analyser la manière dont les groupes révolutionnaires français se sont positionnés face à la révolution espagnole. Basé quasi uniquement sur une littérature de seconde main (comme l’atteste la place des archives dans la bibliographie) et sur le dépouillement de la presse, cet ouvrage représente une bonne et utile synthèse sur la réception du mouvement espagnol dans les étroits cercles d’extrême gauche français au moment du Front populaire. Le propos se déploie en trois temps. Dans une première partie, l’auteur propose un portrait de ce milieu révolutionnaire parisien dans ses différentes composantes, ainsi qu’en Espagne. Si outre-Pyrénées, le mouvement libertaire occupe une place prépondérante (CNT et FAI), en revanche, dans l’hexagone le mouvement anarchiste est confidentiel. En outre, il est émietté entre différentes organisations, qui ne cultivent pas particulièrement le sens de l’unité. L’Union Anarchiste (UA) constitue le pilier de ce milieu anarchiste, auquel il faut ajouter la CGT-SR et la FAF. Le POUM n’a pas réellement de correspondant en France, même s’il cultive une certaine proximité avec les organisations trotskystes ou la gauche socialiste de Marceau Pivert. A ces milieux, il faut ajouter des revues comme Critique sociale, La Révolution prolétarienne et les intellectuels et artistes révolutionnaire (Simone Weil, les surréalistes…). Dans un premier temps, ces minorités s’enthousiasment pour le mouvement révolutionnaire qui se développe en Espagne, même si le poids du pacifisme divise fortement l’élan de solidarité. On retrouve ainsi des révolutionnaires (autour de Marceau Pivert par exemple, ou, plus étonnant Simone Weil, qui tout en partant combattre en Espagne soutient la non-intervention1) qui soutiennent la position de Léon Blum de ne pas intervenir en Espagne, au nom du refus de l’extension de la guerre. Cette place du pacifisme, qui clive donc fortement le mouvement de solidarité, n’empêche pas bon nombre de libertaires de partir combattre en Espagne, tandis que fleurissent plusieurs comités visant à rassembler des fonds pour les miliciens espagnols. Un collectif unissant toutes les composantes libertaires est même mis sur pied, mais, très rapidement, les dissensions l’emportent de nouveau. En ce qui concerne les forces combattantes, retenons qu’elles sont bien faibles par rapport à ceux qui partent combattre dans les Brigades internationales (de l’ordre de 10 000 hommes, contre moins de 1 000 hommes pour l’ensemble de l’extrême gauche). En outre, les combattants espagnols pressent leurs camarades français de rester en France pour y développer la propagande, bien plus utile à leurs yeux que l’envoi d’hommes pour le front. Les révolutionnaires français auraient pu jouer un rôle important dans deux aspects : la livraison d’armes pour les milices (avant l’intervention soviétique) et la question de l’indépendance de la zone espagnole au Maroc. Mais ces deux tentatives échouent, pour des raisons différentes.

Très rapidement, la place subordonnée du processus révolutionnaire en Espagne par rapport à la stratégie antifasciste, impliquant l’union de toutes les forces républicaines, tend les relations entre les révolutionnaires français et leurs homologues espagnols. La politique de la CNT de désarmer les milices, de contenir la révolution fait l’objet de très vives critiques de ce côté-ci des Pyrénées. Cette divergence d’appréciation amène même la CNT espagnole à supprimer les financements qu’elle accordait pour l’édition de journaux favorables à la cause espagnole en France. Certains libertaires, tel André Prudhommeaux, analysent la position des libertaires espagnols comme une trahison de la révolution. L’Union anarchiste devient le pivot de la politique « front populiste » de la CNT dans l’hexagone, provoquant une scission dans le mouvement libertaire de solidarité, avec au cœur, l’appréciation de la politique de la CNT et de la FAI. Daniel Aïache fait œuvre utile en rappelant combien les libertaires se sont montrés critiques à l’égard des Espagnols. Le cas de Pierre Besnard est particulièrement significatif (lire p. 93 et suivantes le rapport que ce dernier a préparé pour le congrès extraordinaire de l’AIT de décembre 1937, qui constitue une pièce particulièrement virulente contre l’action cénétiste). L’évocation du livre s’arrête en 1937, après la répression stalinienne et l’assassinat de Andres Nin, Camillo Berneri ou Kurt Landau. On regrettera la conclusion, centrée sur la réaction des intellectuels (Bataille, Weil, Souvarine) qui laisse de côté l’analyse des composantes organisées. Malgré les quelques limites soulevées ici, cet ouvrage fait œuvre utile en rappelant la gravité des divergences qui se sont fait jour en parallèle du développement historique du mouvement espagnol. Fort de leur soutien, les anarchistes français de cette période (du moins une partie significative d’entre eux) se sont fortement démarqués de l’action conduite au nom de leur idéologie en Espagne, loin des commémorations a-critiques qui fleurissent de nos jours sur la révolution espagnole.

1Daniel Aïache cite ainsi un texte de Simone Weil (note 35, p. 62) où cette dernière déclare : « C’est que je me refuse pour mon compte personnel à sacrifier délibérément la paix, même lorsqu’il s’agit de sauver un peuple révolutionnaire menacé d’extermination ». 

Florent Calvez, American Tragedy. L’histoire de Sacco & Vanzetti, Paris, Delcourt, collection « Mirages », 2012, 112 pages, 14,95 €

Un compte rendu de Georges Ubbiali

Au premier abord, l’idée d’adapter en bande dessinée (est-ce la première fois ?), l’histoire de Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti est tout à fait bienvenue. Rappelons que ces deux personnages sont des militants anarchistes étatsuniens, d’origine italienne, condamnés à être exécutés pour attaque à main armée et assassinat, malgré leur innocence (déjà patente au moment des faits). Ils ont été réhabilités et innocentés en 1976, un demi-siècle après leur exécution sur la chaise électrique. Le scénario est celui d’une série de flash-back où un grand-père raconte à son petit-fils l’affaire telle qu’il l’a connue dans son jeune temps. Il connaissait personnellement Vanzetti, ayant lui-même été actif dans les milieux anarchistes de l’entre-deux-guerres. Le récit navigue donc entre le rappel des faits et le jeu de dames auxquels les deux narrateurs se livrent dans un parc new yorkais. Si la structure du récit n’a rien de bien particulier (aller-retour entre le passé et la période contemporaine), le dessin n’est pas non plus particulièrement remarquable. Certes les scènes de foules sont particulièrement bien rendues, de même que les vues éloignées (ainsi celle qui figure en couverture), mais se révèle grossier dès qu’il s’agit de saisir les personnages. Les têtes apparaissent mal dégrossies et approximatives. Si encore le découpage des cases offrait un travail de qualité, le lecteur pourrait y trouver un certain plaisir esthétique. Mais ce n’est pas le cas, produisant au final une expression dessinée de type standard et même tout à fait moyenne. A ces limites liées à l’objet lui-même s’ajoutent au moins deux autres aspects qui sont pour le moins fortement contestables. D’abord le parti pris (sur lequel l’auteur revient en postface), d’opposer le « bon » Vanzetti au « méchant » Sacco, sans doute coupable, non pas de l’assassinat pour lequel ils ont été condamnés, mais d’un braquage précédent. Aucun élément substantiel durant le procès n’a pourtant permis de démontrer cette réalité. Malgré les doutes subsistants sur le côté « brigand » de Sacco, Florent Calvez fait donc le choix de le charger, contre Vanzetti, totalement innocent, sans doute pour accroître l’intensité dramatique du scénario, mais au détriment des éléments historiques, ce qui entache naturellement la crédibilité de l’œuvre. A ce contestable parti pris à l’égard de la réalité historique, l’auteur ajoute un discours des plus contestables sur la nature de la solidarité et des engagements en faveur d’une cause. Constatant que certains se sont servis de la cause « Sacco et Vanzetti » pour des buts qui leur étaient propres, il fait dire au vieil homme, en fin de volume : « Ils sont devenus des symboles. Les gens qui ne les connaissaient pas avaient de la pitié, de la compassion pour eux, je suppose. Mais les types engagés, les militants, eux, s’en sont servis. Des deux côtés d’ailleurs. C’est le problème des symboles. Ça devient vite des drapeaux, et là, il y a toujours du dégât ». (p. 108). Cela l’amène à distiller une conception de l’anarchisme, dont ce courant ne ressort pas franchement grandi. A la question de son petit-fils qui lui demande s’il est toujours anarchiste, il répond : « Oui, mais après ça, autant te dire que je me suis toujours tenu éloigné des fédérations, partis et syndicats et tout le tremblement. Au mieux, ça fait des héros, des martyrs quand ça foire ». Ce à quoi le jeune répond, avec son bon sens: « C’est un truc que j’ai jamais compris : les gens prêts au sacrifice pour un idéal… Faut vivre d’abord pour soi et ses proches. On n’a qu’une vie ! Et faut surtout pas crever pour une cause ». Et son grand père d’enchaîner « Si tu dois te défendre, fais-le ! Mais pas pour les autres, pour toi! Faut jamais se laisser embrigader, jamais ! Anarchiste ou pas ! » (p. 109). Cette représentation de l’anarchisme (ou de l’action collective d’un point de vue plus large) n’honore guère, on en conviendra, un auteur qui la réduit ainsi à une philosophe spontanée de l’individualisme à tout crin. Autant de raisons pour ne pas s’attarder sur cette American Tradegy. Pour mieux saisir l’importance de cette affaire célèbre de solidarité internationale pour le mouvement ouvrier des années vingt, on lira par exemple l’ouvrage de Ronald Creagh, L’affaire Sacco et Vanzetti (Les Éditions de Paris, 2004) ou celui de John Dos Passos, Devant la chaise électrique. Sacco et Vanzetti : histoire de l’américanisation de deux travailleurs étrangers (Gallimard/NRF, 2009)1.

1Lire le compte rendu de ce livre sur notre revue électronique, n° 4, automne 2012, sur http://revuesshs.u-bourgogne.fr/dissidences/document.php?id=2556

Nils Lätt, Milicien et ouvrier agricole dans une collectivité en Espagne : Fabara, proche de la province catalane, traduction Anita Ljungqvist, présentation de Renato Simoni et Marianne Enckell, Toulouse, Les Cahiers du Coquelicot, 2013, 71 pages, 8,50 €

 

Un compte rendu de Georges Ubbiali

Cet opuscule constitue la traduction d’une brochure publiée en suédois par un militant membre du SAC (le syndicat anarcho-syndicaliste), en 1938. Il s’agit du témoignage sur son engagement dans la révolution espagnole. Marin de métier, il décide dès la fin de l’année 36 de partir combattre en Espagne. Son récit se déroule en trois temps. Tout d’abord, il combat sur le front d’Aragon dans la colonne dirigée par Durutti. Puis, gravement blessé (il perd un œil), il est hospitalisé dans la région de Barcelone, au moment du soulèvement de mai 37 d’une partie des libertaires contre l’emprise des communistes. Enfin, malgré son désir, ne pouvant plus combattre, il est affecté comme travailleur dans une collectivité agricole aragonaise. Son récit est clairement destiné au public ouvrier suédois, ainsi qu’en témoignent à plusieurs reprises des anecdotes sur la différence entre le sud et le Nord, par exemple sur la nourriture ou l’organisation de la vie sociale. Agrémenté de photographies, cette modeste brochure est enrichie de nombreux ajouts de notes par Marianne Enckell et Renato Simoni. On y apprend notamment que 520 volontaires suédois ont combattu en Espagne. Plusieurs d’entre eux ont publié des témoignages, demeurés inédits en français à ce jour (il existe des versions allemandes). Nils Lätt lui-même, actif au sein du SAC jusqu’à la fin de sa vie, en 1988, a d’ailleurs publié post-mortem, en 1993, un livre de mémoires, dont on ne peut que souhaiter qu’il puisse être rapidement accessible au public français. Bien que ce témoignage n’apporte guère d’éléments nouveaux sur ce qui s’est passé, il possède la fraîcheur d’un témoin oculaire, et évoque de manière directe et vivante un épisode crucial de l’histoire du mouvement révolutionnaire au XXe siècle.