Un compte rendu de Denis Andro
« Pouvoir ouvrier », « opéraïsme », « autonomie », « enquête d’usine », « ouvrier-masse », « usine sociale », « salaire politique », « salaire domestique » : les années 1960 et 1970 ont vu en Italie, dans une frange significative du mouvement social, un alignement des planètes entre des catégories socio-politiques parfois nouvelles, forgées dans le cadre d’une théorie très audacieuse, très politique également (la classe ouvrière est bien le sujet de la période, son action contraint de façon décisive le capitalisme à se restructurer) et des mouvements ouvriers puis étudiants et de jeunesse en-dehors des partis et des syndicats traditionnels. La conflictualité ouvrière se déroule surtout dans le triangle industriel Milan-Turin-Gênes. L’auteure, enseignante-chercheuse à l’université de Grenoble-Alpes, a choisi d’évoquer dans ce livre, issu d’une thèse soutenue en 2022, l’histoire de l’opéraïsme à partir d’une quatrième région industrielle : la Vénétie, qui comporte un important complexe chimique et pétrochimique dans la zone de Porto Marghera (usines Edison). Elle a utilisé, outre les travaux existants, les outils militants (une presse alors très riche, tracts, etc.) et pu s’entretenir avec d’anciens militants. La temporalité choisie commence avec la reprise de grèves en 1960 à Gênes puis à Milan, et à Turin à la Fiat en 1962. C’est dans cette dernière ville qu’apparaît alors proprement, à l’occasion d’affrontements inédits, une nouvelle figure ouvrière (l’opéraïsme l’appellera l’« ouvrier-masse ») : dans cette phase de croissance économique, ce sont des ouvriers soumis à un travail très répétitif, venus des campagnes ou du Sud de la péninsule, peu politisés, ne se reconnaissant pas dans les syndicats (dont la CGIL, Confédération générale italienne du travail) et partis de gauche. Cette histoire passe par l’« automne chaud » de 1969, acmé de la conflictualité ouvrière. Elle va jusqu’à l’implosion, en 1973, de Potere operaio (Pouvoir ouvrier), organisation issue en 1970 de ce courant – y compris avec une composante étudiante avec Oreste Scalzone (né en 1947) et Franco Piperno (1943-2025) -, dont elle suit au long de son étude les activités et orientations politiques de façon précise en Vénétie. Présentons quelques aspects.
L’opéraïsme fait l’objet d’une importante historiographie en Italie depuis les années 2000. Il n’est pas principalement issu, comme on pourrait s’y attendre, de l’extrême-gauche ou du PCI, mais aussi d’intellectuels de l’aile gauche du Parti socialiste. A Padoue il s’agit d’assistants et professeurs (dont Antonio Negri (1933-2023)) de l’Institut des Sciences politiques de l’université. Avant de rompre avec le Parti socialiste en 1963, ils utilisent sa revue locale, Il Progresso Veneto. La Fédération socialiste de Padoue soutient à ses débuts les positions des Quaderni Rossi (Cahiers rouges), revue fondée en 1961 par Raniero Panzieri (1921-1964), qui avait milité en Sicile ; c’est aussi l’ancien co-directeur du journal socialiste Mondo operaio (Monde ouvrier) ; Panzieri avait lancé en 1958 dans cette dernière revue un courant de réorientation de l’intérêt pour les usines avec ses « sept thèses sur la question du contrôle ouvrier ». Les Quaderni Rossi, basés à Turin, paraissent de 1961 à 1966, avec notamment, à Rome, Mario Tronti (1931-2023) ; ce dernier – futur auteur, en 1966, d’Ouvriers et capital [1]– en partira pour fonder en 1964 le mensuel activiste et plus proprement opéraïste Classe operaia. Giornale politico degli operai in lotta (Classe ouvrière. Journal politique des ouvriers en lutte). Les articles des Quaderni et des revues et groupes proches renouvellent la connaissance de la « classe ». Tout en suivant de près l’actualité des luttes, ainsi lors du renouvellement des contrats de travail, ils éclairent sa « composition » et ses nouveaux modes d’action : barrages sur les routes, cortèges hors des usines, voire modes d’insubordination : absentéisme comme modalité de refus du travail, auto-limitation de la production, etc. Ce courant met en avant la thèse de la « centralité de l’usine » ; il rejette aussi la pseudo neutralité de la science et entend se lier de façon effective aux ouvriers. Dès le premier numéro des Quaderni, Romano Alquati (1935-2010) posait les jalons, dans une recherche sur la Fiat, de la méthode de l’enquête d’usine dite conricerca, associant les travailleurs au processus d’élaboration de la connaissance. Cette méthode commence à être appliquée en Vénétie en 1962, ainsi avec la lecture de passages du Capital avec des ouvriers pour mieux aborder l’usine contemporaine. Il y aura d’ailleurs, dans toute l’histoire de l’opéraïsme, une volonté de connaissance méticuleuse, presque technicienne, des usines et de l’ensemble de l’univers ouvrier, du travail posté à la médecine du travail et aux transports des travailleurs (une des revendications sera d’englober le temps de transport dans le temps de travail), des cycles de production des différentes branches ou filières à une échelle régionale et nationale à la question de la « nocivité » industrielle – question que ce courant a d’ailleurs fortement contribué, dans le secteur, très exposé aux risques, de la chimie de Vénétie, à porter à la connaissance de son époque. Cet « usinisme » qui sera reproché à l’opéraïsme sera, dans un second temps, dans une certaine mesure, transcendé à travers la notion d’« usine sociale », soit l’ensemble de la société où le capitalisme opère la restructuration, et où il faut là aussi porter le conflit.
Les intellectuels s’organisent au départ, donc, pour être au contact des travailleurs devant les usines, et même en faisant du porte-à-porte à leur domicile, en rédigeant avec eux des tracts ; progressivement ils investissent la zone industrielle, l’Emilie-Romagne proche. Des comités de base autonomes se constituent. Les luttes prônent l’unité à la base, l’égalité des droits, l’égalité salariale. Le salaire est un point cardinal des propositions d’intervention de ce courant, comme pression directe des ouvriers sur le patronat. Un des intérêts du travail de Marie Thirion est de mettre en relief la profondeur politique, découverte et recherchée à la fois, par l’opéraïsme dans le monde ouvrier : ici en effet « autonomie ouvrière » ne signifie pas simplement une action conduite par les travailleurs eux-mêmes, et non par les bureaucraties syndicales par exemple. Elle désigne la capacité à se constituer en puissance politique, d’abord à partir des usines, en cassant les cycles de production et la domination de l’État-plan : la planification de la production à laquelle au fond les syndicats et partis de la gauche parlementaire participent. Cet aspect n’est pas métaphorique mais palpable, ainsi quand, dans la chimie, le cycle de production s’arrête de façon inédite à l’occasion d’une grève en 1963, mouvement « qui semble fasciner Negri et les opéraïstes vénètes. Pour eux, il s’agit d’un moment de dévoilement, une forme d’apocalypse révélant aux ouvriers leur propre pouvoir » (p. 78).
L’auteure retrace l’historique des interventions au plus près de la « classe » et les débats politiques intenses au long des années 60 – ainsi avec les leaders qui constitueront Lotta continua, autre organisation extra-parlementaire inspirée par l’opéraïsme – et qui convergeront dans Potere Operaio (Pouvoir ouvrier). Cette dernière organisation vient, notamment, du journal issu de l’expérience des Comités de base des usines et des universités La Classe. Operai e studenti uniti nella lotta (La Classe. Ouvriers et étudiants unis dans la lutte) qui commence à paraître en 1969 et tend à structurer l’autonomie ouvrière au-delà du spontanéisme. Il s’agit donc d’une séquence distincte de celle des débuts de l’opéraïsme. Les idées de ce dernier se diffusent dans une société en ébullition alors que les luttes ouvrières mais aussi de la jeunesse se multiplient. Des logiques d’unité mais également des fragmentations s’opèrent entre les différents pôles régionaux de Potere operaio: discussions, ainsi lors de houleuses conférences, sur la nécessité ou non d’un « nouveau parti » entre « entrisme » (il faut restituer le PCI aux travailleurs pour Tronti) et « interventisme » anti-institutionnel) (p. 98) ; contradictions internes (« usinisme » des Vénètes, « léninisme » des Romains), phases d’ ouvertures à d’autres organisations (avec Il Manifesto, issu du PCI, en 1971), positionnement vis à vis des organisations de base des usines ou des comités ouvriers-étudiants. Une des oppositions entre Negri et Piperno, qui se cristallise à la dernière conférence, dite de Rosalina, en juin 1973, concerne le rôle du parti : Piperno défend une conception léniniste classique, où le parti « est toujours conçu comme la capacité de commander le comportement de la classe, de renverser la spontanéité afin de diriger et de concentrer la violence dans le temps et dans l’espace » (Potere operaio del lunedi, 4 juin 1973, cité p. 283-284), Negri est accusé de sanctifier l’autonomie ouvrière et de réduire le parti à une simple fonction technique (p. 283). Il est bientôt exclu. Sur un plan local, en Vénétie, des passerelles existent entre opéraïstes et syndicats. Mais l’Assemblée autonome de Marghera prend ses distances vis à vis de Potere operaio. Ce dernier tombe dans un certain isolement y compris vis à vis des organismes autonomes, même si une tendance emmenée par Negri et d’autres exclus cherche à s’insérer dans leur processus de constitution (p. 286). Plusieurs centaines de militants de ces formes autonomes représentant de nombreuses usines se réunissent à Bologne en mars 1973. Dans les discussions, ils reprochent notamment aux organisations politiques leur extériorité « et de subordonner les fonctions des organismes de masse à la direction externe » (p. 278) ; ils critiquent également la volonté hégémonique des groupes armés, qui provoquent, de plus, une féroce répression. Des liens avaient été établis entre certains militants de Potere operaio et les Brigades rouges, qui envoient depuis Milan entre 1970 et 1972 des militants en Vénétie. Alors que le « mouvement » italien tend à se militariser – Lotta Continua prônant par exemple la « guérilla d’usine » -, d’autres développements de la conflictualité sociale avaient cependant été privilégiés par Potere operaio : est ainsi avancée la notion de « territoire » et non plus seulement celle d’usine. L’organisation développe en 1971, à Rome, à Florence, l’« appropriation » : occupations de maisons, non-paiement ou réductions des loyers, des factures de gaz et d’électricité, gratuité des transports (« illégalité de masse ») ainsi que la revendication d’un « salaire politique » « censé polariser le conflit entre le prolétariat et les institutions étatiques « (p. 238). Au début des années 70 des étudiants, des lycéens ont rejoint à Padoue Potere operaio. Les militants se confrontent aussi localement à la présence des fascistes – MSI (Mouvement social italien) mais également un milieu néo-fasciste très trouble par son rôle dans la « stratégie de la tension » – qui « tiennent » un quartier de la ville, quand l’extrême-gauche en « tient » trois autres. Avec le traumatisme du massacre néo-fasciste de la piazza Fontana fin 1969 à Milan, on a là une des explications, mais non la seule, du choix de la violence armée chez une partie des activistes du post-opéraïsme. En 1973, l’organisation est aspirée par la spirale de la violence, avec ce que celle-ci comporte de moralement insupportable : des membres romains de Potere operaio commettent le 14 avril la première gambizazzione (tirs dans les jambes) sur un contremaître ; dans la nuit du 15 au 16 avril, le domicile d’un responsable romain du MSI est incendié par trois militants de Potere operaio : deux de ses enfants y sont retrouvés morts. Ce drame entraîne d’ailleurs le départ de nombreux membres romains de l’organisation. Padoue sera encore dans l’œil du cyclone lors de la répression du « mouvement » avec la vague d’arrestations du 7 avril 1979 visant les anciens activistes de Potere operaio et ceux d’Autonomia operaia (Autonomie ouvrière, organisation ou plutôt « aire » inspirée de l’opéraïsme qui émerge en 1973), l’enquête ayant commencé dans cette ville. Le mouvement décroît dans la dispersion, le tumulte armé et la répression[2] Mais on ne saurait selon l’auteure l’y réduire.
Que l’on adhère à ses thèses ou non, l’opéraïsme italien, courant marxiste original produit par maints intellectuels assez brillants se stimulant dans une sorte d’intellectualité collective, a apporté dans les années 1960 une méthode engagée de connaissance : l’enquête d’usine. Il a offert une vision non « victimiste » de la « classe », mais affirmé qu’elle est sujet politique antagoniste en puissance ; cette vision, loin par exemple de l’idée de « domination » prévalant en France, a enthousiasmé une génération. Il a porté des questions nouvelles dont celle de la nocivité industrielle (jusqu’à la position maximaliste que c’est l’ensemble de l’usine qui est nocive). Marie Thirion évoque, enfin, outre le mouvement des chômeurs, le mouvement des femmes issues en Vénétie de l’opéraïsme au début des années 1970. Ces femmes ne se reconnaissent plus dans Potere operaio, où elles ont un rôle subalterne. Parmi d’autres théoriciennes, Mariarosa Dalla Costa (née en 1943), assistante de Toni Negri à l’université de Padoue, quitte Potere operaio « par besoin de dignité » (p. 264) et participe au groupe local Lotta Femminista. Elle commence à produire des analyses sur la famille, analysée dans le cadre du capitalisme, dès 1971. Elle sera une des penseuses de ce nouveau champ sur une dimension jusqu’alors invisibilisée, promouvant notamment avec ses camarades, en Italie et à un niveau international, l’idée de « salaire domestique »[3].
[1] Mario Tronti, Ouvriers et Capital, Paris, Christian Bourgois,1977, réédition en 2016 aux Éditions Entremonde.
[2] Sur cette génération « montée à l’assaut du ciel », et qui se retrouvera isolée et battue, lire le texte de l’écrivain et poète Nanni Balestrini (1935-2019), ancien militant de Potere opraio et proche de l’Autonomie Les Invisibles, POL 1992, réédition Le monde à l’envers en 2019.
[3] De Mariarosa Dalla Costa, voir Les Femmes et la subversion sociale, traduit de l’italien par Elodie Chedikian, Paris, Entremonde 2023.














